Liban-Sud: ils ne sont pas partis
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Malgré les messages d’évacuation. Malgré les incursions. Malgré les drones qui survolent les toits à basse altitude. À quelques centaines de mètres de la Ligne Bleue, des familles ont choisi de rester. Mais rester n’est plus un acte de défi. C’est une contrainte économique, logistique et psychologique. Partir est devenu un luxe. Rester, une lente asphyxie.

 

Sous alerte permanente

Ces derniers jours, les appels à évacuer certaines zones ont ravivé une peur que beaucoup tentaient de contenir. À cela s’ajoutent des incursions militaires israéliennes sporadiques et des frappes ciblées dans les environs. De Rmeich à Marjeyoun, en passant par Deir Mimas ou Ebel Saqi, la vie se déroule sous tension.

«On nous dit d’évacuer. Mais où aller?» interroge Antoine, à Marjeyoun. «Partir, c’est tout perdre. Rester, c’est vivre dans l’attente du pire».

L’exode temporaire, expérimenté lors des escalades précédentes, a laissé des cicatrices économiques profondes : dettes accumulées, maisons réparées à crédit, commerces relancés difficilement.

«On a reconstruit deux fois en trois ans, on ne peut plus recommencer», confie Samir, de Deir Mimas.

Le choix n’est plus stratégique. Il est subi.

 

L’asphyxie logistique

La guerre ne se limite plus aux frappes. Elle s’installe dans les circuits d’approvisionnement. Les transporteurs hésitent à emprunter certaines routes jugées trop exposées. Les livraisons ralentissent. Selon plusieurs commerçants locaux, les volumes auraient chuté d’environ 30 % ces derniers jours.

«Trois jours sans camion et les produits frais disparaissent. Une semaine, et on commence à rationner», explique Fouad, épicier à Ebel Saqi.

Farine, huile, lait infantile, conserves : rien n’est officiellement en rupture. Mais tout devient incertain. Les marchés ferment ponctuellement lors des pics de tension, et certaines échoppes baissent le rideau par précaution.

«On ne fait plus des courses, on fait des réserves», confie Nadia, mère de trois enfants. «On vit dans l’anticipation.»

Moins de circulation, moins de revenus, moins de liquidités : l’économie locale fonctionne désormais au ralenti, suspendue aux fluctuations sécuritaires.

 

Pharmacies sous pression

La vulnérabilité est encore plus visible dans les pharmacies. «Certains traitements arrivent en retard, d’autres en quantités limitées. On s’entraide entre confrères, mais ce n’est pas viable à long terme», explique Mireille, pharmacienne à Marjeyoun.

Hypertension, diabète, maladies cardiaques : les pathologies chroniques exigent une continuité stricte. La moindre rupture met des vies en danger.

«Les bombardements nous inquiètent. Mais, ne pas trouver le traitement de mon mari m’angoisse davantage», confie Fadia, habitante de Meriye.

Plusieurs officines ont réduit leurs horaires, et certaines ferment temporairement lorsque les stocks s’épuisent. Ici, un simple retard logistique peut rapidement devenir une urgence médicale.

 

Le carburant, seuil critique

Dans ces villages où l’électricité publique est quasi inexistante, le diesel est une ressource vitale. Il alimente les générateurs domestiques, les commerces, les pompes à eau et les réfrigérateurs médicaux.

«Si le carburant manque, tout s’arrête», résume un commerçant de Kawkaba. «L’eau, les médicaments, les frigos».

Une rupture prolongée provoquerait un effet domino immédiat.

 

Une agriculture suspendue

Le Sud frontalier vit largement de ses terres. Mais l’incertitude bloque les cycles agricoles.

«Une saison perdue, c’est une année de dettes», avertit un agriculteur de Qlayaa.

Qui modernise une exploitation sous la menace d’incursions? Qui investit dans une récolte lorsque l’horizon se limite à la prochaine escalade?

 

Otages d’une équation régionale

Le sentiment dominant est celui d’un abandon.

«On paie pour des décisions qu’on n’a pas prises», déplore un enseignant de Chebaa.

Entre Israël et le Hezbollah, les habitants vivent dans une zone tampon devenue zone d’usure. Les municipalités improvisent des solidarités locales avec des budgets exsangues. L’État, lui, demeure largement absent: pas de plan d’évacuation structuré, pas de mécanisme clair de compensation, pas de dispositif logistique renforcé. Chaque fermeture de marché, chaque réduction de service municipal, chaque commerce à l’arrêt érode un peu plus le tissu social. Ce n’est pas un effondrement spectaculaire. C’est une dégradation méthodique.

 

Rester, jusqu’à quand ?

À Meriye, Samer observe la vallée avec une lucidité froide: «L’État nous a oubliés. Les armes parlent au-dessus de nos têtes. Nous, on attend».

Rester n’est plus un acte de résistance romantique. C’est un pari logistique, financier et psychologique. Si les flux s’interrompent durablement - carburant, médicaments, denrées - la frontière ne se videra peut-être pas dans la panique. Elle se videra autrement. Non sous le fracas d’un exode massif, mais sous l’effet d’une usure lente. Par fatigue. Par précarité. Par impossibilité de tenir.

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