Le Golfe après la guerre : vers un nouvel ordre régional
Une pleine lune, également connue sous le nom de « lune de sang », est visible au-dessus du Future mUseum à Dubaï, le 3 mars 2026. ©Giuseppe Cacace / AFP

Depuis samedi, les frappes américano-israéliennes contre l'Iran ont déclenché une riposte iranienne d'une ampleur sans précédent sur les États du Golfe. En l'espace de quelques jours, l'ensemble des six membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ont été ciblés par des missiles et des drones iraniens.

Pour la première fois depuis 1979, tous ces États se trouvent impliqués dans un seul et même cycle d'escalade. Quelles que soient les modalités de sortie de crise, le Golfe d'après-guerre ne ressemblera pas à celui d'avant.

La fin de la doctrine d'insulation

Pendant des décennies, la stratégie sécuritaire des États du Golfe reposait sur un principe cardinal: éviter l'entraînement direct dans un conflit entre Washington et Téhéran. Des milliards de dollars investis dans des armements avancés, une diplomatie patiente et un équilibrisme stratégique soigneusement entretenu visaient tous le même objectif: tenir les flammes de la guerre à distance. 

Cette doctrine n'est plus tenable, constate le Gulf International Forum: «les États du CCG se retrouvent liés à Washington tout en étant exposés à la stratégie iranienne d'imposition des coûts dans un conflit qu'ils n'ont pas choisi mais qu'ils ne peuvent plus éviter».

L'attaque iranienne a, de fait, mis fin aux accords tacites qui structuraient les relations entre Téhéran et ses voisins. Les Émirats arabes unis en sont l'exemple le plus frappant. Abou Dhabi et Téhéran entretenaient depuis des années un accord fondé sur des intérêts financiers mutuels à Dubaï. Cet accord n'a pas résisté aux premiers instants du conflit. 

Selon l'Atlantic Council, les Émirats ont subi presque autant de missiles et de drones iraniens qu'Israël au cours des premières vingt-quatre heures, malgré leur neutralité affichée. Pour Abou Dhabi, dont plus des trois quarts du PIB proviennent de secteurs hors pétrole, l'atteinte à la réputation de Dubaï comme hub de stabilité constitue une menace existentielle.

L'économie du Golfe sous pression

Au-delà des dégâts matériels immédiats – un terminal de l'aéroport international de Dubaï endommagé, des incendies près d'hôtels de luxe, la production de GNL du Qatar interrompue – c'est le modèle économique des monarchies du Golfe qui se trouve fragilisé en profondeur. Ces États ont bâti leur attractivité sur une narration de stabilité et d'opportunité, destinée à capter talents mobiles et capitaux internationaux. «Cette narration sera plus difficile à soutenir au milieu de scènes d'hôtels en feu et de panique autour d'aéroports fermés», relève le Carnegie Endowment.

Le Washington Institute souligne quant à lui une asymétrie structurelle préoccupante: les intercepteurs de missiles sont coûteux et les stocks étaient limités avant même le début du conflit, tandis que l'Iran s'appuie sur des drones relativement bon marché. Les Émirats et le Qatar ont d'ores et déjà sollicité Washington pour recompléter leurs stocks. Cette contrainte logistique pourrait, à terme, pousser certains États du Golfe vers une participation plus active à la campagne militaire contre l'Iran, non par choix idéologique, mais par nécessité défensive.

La fermeture de fait du détroit d'Ormuz, par lequel transite environ un cinquième du commerce pétrolier mondial, amplifie les répercussions économiques bien au-delà du Golfe. Selon le Center for Strategic and International Studies (CSIS), des importateurs comme la Chine, qui tire plus de 38% de ses importations maritimes de pétrole brut du Moyen-Orient, et le Japon, seraient sévèrement affectés par une perturbation prolongée.

Les limites de la neutralité

L'un des enseignements les plus clairs du conflit tient à la limite de la neutralité comme bouclier. Oman, dont la doctrine de «ami de tous, ennemi de personne» avait jusqu'ici préservé le pays des tensions régionales, a été frappé au complexe portuaire de Duqm. Le Middle East Council observe que cela «souligne que dans le conflit actuel, tous les pays de la région sont poussés à choisir un camp».

Le Qatar illustre un autre paradoxe: pays médiateur qui avait facilité un cessez-le-feu irano-américano-israélien l'été dernier, il a été contraint de suspendre ses exportations de GNL après que des drones iraniens ont visé ses installations. Pour Yoel Guzansky, chercheur à l'INSS cité par Ynet, l'attaque iranienne sur des infrastructures civiles et énergétiques du Golfe pourrait avoir l'effet inverse de celui escompté par Téhéran: «au lieu de générer un levier, la stratégie pourrait tout aussi bien pousser les États du Golfe à s'aligner avec les États-Unis pour s'opposer à l'agression iranienne».

L'Arabie saoudite, grande gagnante potentielle

Dans ce paysage recomposé, l'Arabie saoudite occupe une position singulière. L'Iran a, dans les premières quarante-huit heures du conflit, exercé une relative retenue à son égard: seulement deux attaques contre le royaume, contre plus de cent cinquante missiles et cinq cents drones vers les Émirats, avant d'élargir ses frappes aux infrastructures pétrolières régionales le 2 mars. L'Atlantic Council y voit le signe que Téhéran considérait Riyad comme l'État le plus susceptible de riposter militairement.

Mohammed ben Salmane semble déterminé à saisir l'occasion. Selon l'Atlantic Council, le prince héritier paraît prêt à «consolider le rôle de Riyad comme puissance dominante au Moyen-Orient», dans un contexte où le réseau de proxies iraniens est affaibli et où les opérations américano-israéliennes pourraient achever de décimer les capacités militaires de Téhéran. 

Reste un risque majeur: un Iran effondré, sans gouvernance effective, pourrait générer une instabilité chronique aux frontières du Golfe, des flux de réfugiés vers la Turquie et le Golfe, et une résurgence des Houthis au Yémen, qui ont maintenu jusqu'ici une longue trêve avec Riyad.

Vers une nouvelle architecture sécuritaire

À plus long terme, le conflit accélère plusieurs dynamiques structurelles. Première d'entre elles: le renforcement de la coordination défensive au sein du CCG. Le CSIS anticipe que les pays du Golfe iront vers «un système intégré de défense aérienne» plus formel. Le Carnegie Endowment plaide pour une action collective: «il est plus facile pour l'Iran de faire pression, et pour les États-Unis d'ignorer, les États du Golfe pris individuellement».

La question des bases militaires américaines se pose également avec une acuité nouvelle. Les États du Golfe ont longtemps considéré la présence militaire américaine sur leur sol comme une garantie sécuritaire. L'incapacité des États-Unis à protéger totalement le Golfe des frappes iraniennes fragilise cette perception. Selon l'Atlantic Council, «il est essentiel que les États-Unis engagent un dialogue sérieux avec tous leurs partenaires du Golfe sur l'avenir de leurs relations militaires dans la région».

Le Golfe sort de ce conflit transformé. Les accords tacites qui régissaient ses relations avec Téhéran sont brisés, ses modèles économiques mis sous tension, et sa neutralité soigneusement préservée désormais obsolète. La question n'est plus de savoir si un nouvel ordre régional émergera, mais qui en définira les contours – et à quel prix.

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