Les échos asymétriques de la réunion consacrée aux négociations nucléaires, tenue jeudi à Genève, entre les émissaires des États-Unis et de la République islamique d’Iran, sous la médiation du ministre omanais des Affaires étrangères Badr Albusaidi, mettent en lumière un rapport de force déjà confirmé en faveur de Washington. Cette asymétrie dans les réactions et les annonces officielles souligne un tournant stratégique majeur, tant sur le fond des discussions que sur leur portée régionale.
Après plusieurs décennies de rhétorique dite de «résistance», durant lesquelles Téhéran n’a cessé d’accuser les pays arabes de complaisance et de faiblesse face aux États-Unis, l’Iran se retrouve aujourd’hui contraint de diffuser des messages positifs concernant ses négociations avec son rival historique. Cette posture tranche avec son discours traditionnel et révèle l’ampleur des pressions auxquelles le régime est actuellement soumis.
Des concessions iraniennes inédites
Selon les informations disponibles, l’Iran aurait proposé des concessions significatives sur son programme d’enrichissement nucléaire. Parmi celles-ci figure une réduction du taux d’enrichissement de l’uranium de 60% à 1,5%, alors que le seuil de 90% correspond à un usage militaire permettant la fabrication d’une arme nucléaire. En parallèle, Téhéran aurait également suggéré une suspension complète de ce programme pour une période allant de trois à cinq ans, sans toutefois y renoncer définitivement.
Cette suspension serait assortie d’un engagement à placer les activités nucléaires sous un contrôle strict, limité à des usages civils et médicaux. Ces propositions marquent une inflexion notable dans la position iranienne, mais demeurent insuffisantes aux yeux de Washington.
Une position américaine plus ferme que jamais
Du côté américain, les réactions ont été marquées par une certaine déception. Les deux émissaires de la Maison-Blanche, Steve Witkoff et Jared Kushner, auraient jugé les propositions iraniennes insatisfaisantes, selon le site Axios. Les États-Unis exigeraient non seulement l’abandon définitif du programme d’enrichissement, mais également le démantèlement complet de l’ensemble des installations nucléaires iraniennes.
Par ailleurs, les discussions se heurtent à un point de blocage majeur: le refus catégorique de l’Iran d’aborder la question de son programme de missiles balistiques. Ce refus contraste avec le discours du président américain Donald Trump lors de son dernier State of the Union, au cours duquel il a évoqué des missiles iraniens capables d’atteindre l’Europe et de menacer directement les intérêts occidentaux. Ce discours confirme un durcissement assumé de la position américaine et des conditions imposées à toute avancée diplomatique.
Un régime iranien fragilisé de l’intérieur
L’intransigeance iranienne sur les missiles et sur le maintien de ses réseaux de proxys régionaux apparaît toutefois réaliste du point de vue iranien au regard de la situation interne du pays. Affaibli par des sanctions américaines sévères et prolongées, l’Iran est également secoué par d’importantes manifestations populaires. Le régime pourrait perdre le contrôle de la rue si des éléments qu’il considère comme constitutifs de sa raison d’être venaient à disparaître.
Dans ce contexte, les options militaires de Téhéran demeurent limitées, malgré une capacité de nuisance réelle mais insuffisante face à l’ampleur de la force américaine déployée dans la région.
Scénarios militaires: entre dissuasion et escalade
Parmi les scénarios envisagés figure une potentielle attaque ciblée contre des navires de guerre américains à l’aide de missiles balistiques. L’Iran laisse également entendre qu’il serait sur le point d’acquérir des missiles supersoniques chinois de type CM-302, volant à basse altitude et difficiles à intercepter par les radars. Une telle évolution ouvrirait la voie à une guerre majeure impliquant des forces régionales et internationales, et constituerait un défi direct à la fois aux États-Unis et à l’embargo onusien sur les armes imposé à l’Iran depuis 2006, suspendu en 2015 après la signature du JCPOA, puis rétabli en septembre 2025.
Un autre levier régulièrement évoqué par Téhéran est la fermeture du détroit d’Ormuz. Toutefois, cette option s’avérerait moins efficace que ne le prétendent les médias proches de Téhéran, car ce passage maritime est avant tout crucial pour l’exportation du pétrole iranien vers la Chine, principal acheteur et partenaire vital pour la survie économique du régime sous sanctions.
Le recours aux proxys régionaux
La troisième option reposerait sur l’activation des proxys régionaux, notamment en Irak. Les groupes armés chiites Kataeb Hezbollah et Harakat Hezbollah al-Nujaba’, tous deux étroitement inféodés au régime iranien et aux Gardiens de la Révolution, ont appelé à la mobilisation en vue d’une guerre longue contre les États-Unis.
Cette perspective inquiète fortement le gouvernement irakien dirigé par Mohammad Soudani, ainsi que la coalition des forces politiques chiites, qui redoutent l’entraînement de l’Irak dans une guerre dévastatrice. Selon Al Hurra, Bagdad craint des représailles contre son territoire en réponse à d’éventuelles attaques menées depuis l’Irak contre les pays du Golfe ou les intérêts américains.
Le Liban en position de retenue
Au Liban, les bombardements israéliens intensifiés dans la Bekaa signalent une nouvelle phase de dissuasion à l’encontre du Hezbollah. Cette région semble devenir un nouveau théâtre d’opérations, abritant d’importantes installations d’armement, notamment après l’achèvement de la phase de désarmement au sud du Litani.
Au-delà de l’affaiblissement militaire et structurel du Hezbollah, un élément déterminant réside dans la position de l’État libanais. Une majorité politique s’oppose désormais plus fermement que jamais à toute implication du Hezbollah dans un conflit entre Washington et Téhéran. Les assurances données par le président du Parlement et du mouvement Amal et principal allié du Hezbollah, Nabih Berri, quant à une non-intervention du groupe, constituent un signal fort.
Une guerre régionale ou un pourrissement interne?
Si un conflit armé venait à éclater, il entraînerait sans aucun doute la région vers une guerre élargie. La véritable question demeure toutefois l’ampleur réelle de cet affrontement et la volonté effective des forces internationales de s’engager dans une confrontation ouverte avec les États-Unis.
À défaut, des frappes ciblées accompagnées de concessions iraniennes pourraient, à moyen terme, accélérer l’affaiblissement du régime. Un pourrissement interne, déjà bien entamé, pourrait alors s’avérer fatal à un pouvoir de plus en plus isolé, fragilisé et contesté.




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