Affaire Epstein: quand la perversion rencontre l’impunité
L’affaire Epstein révèle ce que devient la pulsion lorsque le pouvoir dissout la limite et transforme l’impunité en droit. ©Ici Beyrouth

L’affaire Epstein, telle qu’elle apparaît dans les dossiers judiciaires, les témoignages, les révélations ainsi que la mise en cause de personnages publics, ne se réduit pas à la figure d’un prédateur ni à l’ombre d’un réseau. On peut aussi l’envisager en tant que symptôme social. Ce qui nous heurte n’est pas seulement l’horreur des actes rapportés, mais la découverte d’une mécanique de l’emprise capable de s’installer au cœur même des institutions, des dirigeants, des mondes réputés civilisés. Comme si le vernis de la culture, précisément là où il se veut le plus lisse, révélait soudain sa fissure.

Dans sa tentative de compréhension du phénomène, à la lumière de l’affaire Epstein, la psychanalyse refuse deux conforts, celui de l’explication morale qui distribue les rôles entre monstres et innocents, et l’illusion inverse selon laquelle tout serait soluble dans des facteurs sociaux. Elle introduit une troisième perspective, plus difficile, celle de la barbarie qui n’est pas une anomalie extérieure au sujet, mais une possibilité interne, une potentialité de l’appareil psychique, que la culture tente de lier, de détourner, d’apprivoiser, sans jamais pouvoir l’abolir. Ce point est au cœur du Malaise dans la culture, où Freud montre avec une grande lucidité que la civilisation ne se fonde pas seulement sur la coopération, mais sur une opération coûteuse, celui du renoncement pulsionnel. Et que ce renoncement, loin de pacifier totalement l’humain, produit ses propres retours, sous forme de culpabilité, d’agressivité déplacée, de symptômes, parfois de froide cruauté.

Dans son ouvrage, Freud prend acte d’un fait irréductible, celui de l’hostilité entre les hommes ne disparaît pas avec l’éducation. Elle change de visage. La culture réclame au sujet de renoncer à la satisfaction immédiate, de refouler la violence, de limiter l’appropriation de l’autre, de différer le plaisir, d’accepter le manque. Elle promet en échange sécurité, appartenance, intégration dans une communauté humanisante. Mais ce marché n’est jamais entièrement honoré. D’un côté, l’humain continue de porter en lui une charge d’agressivité qui cherche son chemin. De l’autre, la culture elle-même, en exigeant des renoncements, intensifie une tension interne qui n’est pas sans effets destructeurs. Freud insiste sur l’idée dérangeante selon laquelle l’homme n’est pas seulement un être qui cherche l’amour, il est aussi un être pour lequel l’autre est une tentation d’usage, de domination, parfois d’élimination. La civilisation, dit-il en substance, doit compter avec ce noyau dur, parce qu’il ne dépend ni du progrès technique ni des sermons moraux.

Que devient la perversion lorsque le sujet accède à une position de pouvoir qui affaiblit les limites externes qui n’ont jamais été réellement intégrées ? Les mécanismes décrits dans les procédures judiciaires liées à Epstein en offrent une illustration contemporaine. On comprend alors pourquoi certaines conduites perverses prennent un relief particulier dans les milieux où l’argent, le prestige et la protection institutionnelle fonctionnent comme des dissolvants de la loi. Le pouvoir n’invente pas la perversion, il la facilite, l’étend, la rend plus sûre d’elle-même, plus systématique. Il offre au sujet un dispositif matériel qui épouse le dispositif psychique en facilitant le recrutement, l’isolement, la séduction, l’achat, la menace, l’effacement. Quand la culture n’est plus vécue comme un cadre symbolique, mais comme une façade manipulable, le renoncement se renverse en cynisme. Le sujet peut alors habiter le monde comme un décor et les personnes comme des objets.

Toujours dans ce même livre, Freud ne se contente pas d’écrire que la culture impose des sacrifices. Il montre que ces sacrifices sont gérés par une instance psychique, le surmoi, qui peut devenir, paradoxalement plus sévère, à mesure que le sujet obéit. Plus l’individu renonce, plus le surmoi peut se renforcer, plus la culpabilité peut s’intensifier. Ainsi, chez le pervers au pouvoir, l’absence du sentiment de culpabilité peut être la marque d’un agencement où la culpabilité a été court-circuitée, déplacée ou convertie en droit.

C’est ici que la question de la sublimation devient centrale. Freud la conçoit comme l’un des destins les plus précieux de la pulsion qui est de déplacer l’énergie vers des buts socialement valorisés, créer, penser, transformer. La culture, dans sa version la plus noble, espère que la pulsion se convertira en œuvres, en institutions, en liens. Mais le Malaise souligne les limites de cet espoir. La sublimation n’est pas un mécanisme automatique, ni un destin garanti. Elle suppose une capacité de symbolisation, une acceptation de la perte, une certaine stabilité narcissique, la possibilité de supporter le manque sans effondrement. Elle suppose aussi que la culture offre des voies sublimatoires réelles, et pas seulement des injonctions à renoncer. Or la modernité produit souvent un paradoxe, elle multiplie les objets de consommation et d’addiction, les incitations et les promesses de satisfaction, tout en exigeant une maîtrise de soi toujours plus grande.

Le pervers apparaît alors comme celui qui ne consent pas à ce contrat. Il refuse que son désir soit pris dans la médiation symbolique. Il refuse que l’autre soit reconnu comme un sujet séparé, porteur de désir, d’opacité, de droits. Là où la sublimation transforme la pulsion en représentation, le pervers ramène la représentation à l’usage. Là où la culture invite à faire du manque une condition du lien, le pervers transforme le manque en offense, et la limite en défi. Son acte n’est pas une simple recherche de plaisir. Il s’agit d’une mise en scène de toute-puissance qui vise à abolir la dépendance, à nier la castration, à s’installer du côté de celui qui fait loi.

Ce point rejoint ce que Freud avait élaboré plus tôt à propos de la sexualité infantile. «L’enfant à disposition pervers polymorphe» n’est pas un pervers au sens clinique. Il désigne l’état où la pulsion sexuelle n’est pas organisée sous la primauté génitale, où elle explore, se disperse, s’attache à des zones et à des objets variés. Cet état est normal, structurel, et son destin dépend des rencontres et des inscriptions symboliques. Ce qui devient inquiétant, c’est la fixation, lorsque le sujet adulte reste attaché à une modalité archaïque de satisfaction, parce qu’elle est incompatible avec la reconnaissance de l’autre comme sujet. La perversion adulte se signale moins par le contenu des pratiques que par la position psychique, l’autre est réduit au statut d’instrument.

La clinique de la prédation sexuelle, notamment pédophile, met en évidence une logique d’emprise où la séduction n’est pas un prélude affectif, mais une technique. Il y a une intelligence froide du lien, une lecture fine des besoins de l’autre, une capacité à offrir exactement ce qui manque, reconnaissance, argent, protection, promesse de réussite, sentiment d’être choisi –  autant d’éléments abondamment décrits dans les témoignages relatifs au système Epstein. Ce n’est pas l’absence de sensibilité qui frappe, c’est la sensibilité mise au service de la capture. Le pervers n’est pas toujours celui qui ne ressent rien, il est celui qui ressent sans que cela ouvre à la responsabilité. L’affect, chez lui, ne fonde pas l’éthique. Il sert la jouissance.

Le psychanalyste Alberto Eiguer éclaire ce point avec l’idée de la double-face présentant un visage social, affable, séduisant, parfois «bienveillant», et une face clandestine, prédatrice, qui vise l’usage de l’autre. Ce clivage n’est pas une simple hypocrisie, il est une organisation psychique. Le pervers doit maintenir une scène officielle où il reste aimable, respectable, même admirable, et une scène privée où l’autre devient ustensile. La réussite sociale, politique ou professionnelle ne sert pas seulement de camouflage, elle nourrit le montage pervers. Elle donne au sujet le sentiment d’être intouchable, elle renforce la croyance en un droit d’exception, elle lui permet d’attirer, d’impressionner, de neutraliser les soupçons. Dans certains cas, le pervers recherche le pouvoir moins pour ses avantages que pour la position subjective qu’il confère, celle de celui qui échappe à la loi commune.

 

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