Affaire Epstein: le réel était déjà à l’écran
L’affaire Epstein ? Le cinéma l’avait déjà filmée. La fiction disait vrai. ©Ici Beyrouth

Dire que le monde est tétanisé serait encore en dessous de la réalité. L’affaire Epstein a mis à nu une organisation froide, structurée, protégée. Réseaux d’élites, jeunes victimes, silences persistants, protections croisées : derrière les façades respectables, un dispositif a fonctionné pendant des années. Ce fonctionnement n’a rien d’accidentel. Il repose sur l’entre-soi, la loyauté implicite, la puissance financière. Cette série en six volets interroge ce mécanisme: de la fiction qui l’avait déjà mis en scène aux mondes clos des ultra-riches, jusqu’à une analyse psychanalytique de la perversion au cœur du système.  

Lorsque les premières révélations concernant Jeffrey Epstein éclatent, le décor est celui du luxe et du pouvoir: résidences fastueuses, îles privées, jets, carnets d’adresses vertigineux. Puis viennent les témoignages, les victimes, les complicités silencieuses, les lenteurs judiciaires. L’image change brutalement. Derrière le glamour, une mécanique apparaît. Froidement organisée.

Très vite, deux films ressurgissent dans les esprits: Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick et Salò ou les 120 journées de Sodome de Pier Paolo Pasolini. Pas parce qu’ils racontent la même histoire. Mais parce qu’ils montrent la même logique : celle d’un pouvoir qui se protège par le rite, le secret et la solidarité interne.

Dans Eyes Wide Shut, Kubrick filme une cérémonie nocturne où des élites masquées participent à un rituel strictement codifié. Tout est contrôlé. Les gestes, la musique, les déplacements. Les visages sont cachés, mais la hiérarchie est claire. Le masque n’efface pas le pouvoir, il le renforce. Il soude le groupe. Il crée un espace fermé où chacun sait qui est là, sans avoir besoin de le dire.

Cette scène n’est pas qu’un fantasme érotique. Elle montre un monde parallèle. On y entre sur invitation. On y circule sous surveillance. Et surtout, on comprend immédiatement que les règles ordinaires n’y ont pas cours. L’intrus est démasqué, rappelé à sa place. Le message est limpide: il existe des cercles où l’on se protège entre soi.

Avec l’affaire Epstein, ce sentiment d’impunité protégée a cessé d’être une hypothèse esthétique. Il a pris la forme d’une question brutale : comment un tel réseau a-t-il pu prospérer au vu et au su de tant de personnalités influentes?

Salò, réalisé en 1975, pousse la logique plus loin encore. Transposant l’univers de Sade dans l’Italie fasciste, Pasolini montre un groupe de notables organisant méthodiquement l’asservissement de jeunes captifs. Ici, rien n’est laissé au hasard. Les règles sont énoncées. Les humiliations sont programmées. Les corps deviennent des objets d’expérimentation.

Ce qui glace dans Salò, ce n’est pas seulement la violence. C’est la gestion. L’administration du mal. La manière dont des hommes puissants transforment la domination en système clos, avec ses codes et sa discipline interne. La sexualité n’est plus désir. Elle est instrument.

Lorsque l’on relit certains éléments de l’affaire Epstein, ce n’est pas la fiction qui choque. C’est la proximité de structure. Le luxe comme décor. La sélection des invités. La proximité entre milieux financiers, politiques et académiques. Et surtout, la longévité du dispositif.

Quand le pouvoir se protège

Ces films ne prédisaient rien. Ils mettaient à nu un mécanisme ancien: le pouvoir crée ses propres zones protégées. Des espaces où l’on se reconnaît, où l’on se couvre, où l’on se tait.

Les cercles d’influence existent partout : clubs privés, conseils d’administration, fondations, universités prestigieuses. L’entre-soi n’a rien de mystérieux. Mais lorsque cet entre-soi s’accompagne de secrets compromettants, il devient un verrou.

Le secret partagé lie plus solidement qu’un contrat. Il fabrique une dépendance. Celui qui participe est engagé. Celui qui sait hésite à parler. La protection devient mutuelle. Dans Eyes Wide Shut, l’intrus est immédiatement encerclé. Dans Salò, le groupe agit d’une seule voix. Personne ne rompt la ligne.

C’est cette cohésion fermée qui interroge dans l’affaire Epstein. Non pas l’existence d’un homme déviant –  l’histoire en a connu d’autres –  mais la durée et l’étendue de ses connexions. Des relations haut placées. Des alertes ignorées. Des enquêtes freinées. Le problème n’est plus individuel. Il devient structurel.

La fiction a souvent montré que le pouvoir aime les mises en scène. Les rituels renforcent l’appartenance. Les lieux isolés consolident la séparation. Les codes silencieux remplacent les serments officiels. Kubrick filmait des chandeliers et des capes. La réalité montre des avions privés et des villas sécurisées. Le décor change. Le principe reste le même : reconnaissance, protection, silence.

Le trouble collectif vient de là. Nous découvrons qu’à l’intérieur même des démocraties peuvent se former des enclaves d’influence où la loi semble ralentir, hésiter, contourner.

Ce premier volet pose donc une question simple et dérangeante: si ces films nous semblent aujourd’hui si proches de la réalité, n’est-ce pas parce qu’ils avaient déjà saisi la logique profonde des cercles de pouvoir?

Dans le prochain article, l’enquête se déplacera. Au-delà du cas Epstein, une interrogation plus vaste surgit: les ultra-riches évoluent-ils dans un monde parallèle, au-dessus des contraintes ordinaires? Existe-t-il une bulle transnationale où la solidarité entre puissants prime sur la règle commune?

À suivre...

 

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