Nouvelle vague de contestation dans les universités iraniennes: jusqu’où ira-t-elle?
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Une nouvelle vague de protestations a pris de l’ampleur en Iran ces derniers jours, marquant une continuité dans la mobilisation sociale qui secoue le pays depuis la fin du mois de décembre 2025. Pour la quatrième journée consécutive, des étudiants ont manifesté dans plusieurs universités majeures, notamment à Téhéran, Ispahan et Machhad, en adoptant des symboles forts et des slogans explicitement critiques à l’égard du régime en place.

Les rassemblements, qui ont débuté le 21 février, jour de la réouverture des universités après des mois de fermeture, se sont distingués par la réapparition du symbole du Lion et du Soleil – l’emblème pré-1979 de l’Iran – ainsi que par des appels à des réformes politiques profondes. Dans les amphithéâtres et les cours, les étudiants scandent des slogans tels que «Javid Shah» (Longue vie au Shah), «Mort au dictateur» ou encore «Femme, Vie, Liberté», exprimant à la fois une rupture radicale avec le système actuel et une recherche de références alternatives.

Une reprise ancrée dans les campus

Interrogé par Ici Beyrouth sur les raisons de cette reprise du mouvement, Jonathan Piron, spécialiste de l'Iran et du Moyen-Orient, chercheur au sein d’Etopia et professeur de relations internationales contemporaines à l’école HELMo (à Liège), souligne que les campus universitaires ont historiquement constitué des foyers de contestation, y compris avant la révolution de 1979.

Selon lui, ce qui rend la dynamique actuelle particulièrement significative est la place centrale qu’occupe désormais une jeunesse connectée, informée et profondément frustrée par l’absence de perspectives économiques et politiques. «L’enceinte universitaire devient un espace relativement protégé pour organiser une parole collective», explique-t-il. Il nuance toutefois: si le mouvement ne parvient pas à s’étendre aux classes populaires et aux travailleurs, son impact restera nécessairement limité.

Cette analyse s’inscrit dans un contexte plus large marqué par les vagues protestataires déclenchées en décembre 2025. À l’époque, les manifestations s’étaient rapidement étendues à plusieurs régions du pays avant d’être brutalement réprimées par les forces de sécurité iraniennes. Selon plusieurs organisations de défense des droits humains et médias internationaux, cette répression aurait fait des milliers de morts et entraîné des dizaines de milliers d’arrestations. Le mouvement avait alors exprimé un rejet du système politique en place, dénonçant les difficultés économiques, la hausse des prix et l’absence de libertés publiques. Après l’intervention massive des forces de l’ordre et la fermeture temporaire des universités, la contestation s’était largement essoufflée.

La réouverture des campus a toutefois offert un nouveau cadre à la mobilisation. Pour Jonathan Piron, le calendrier joue un rôle clé. Il souligne que deux éléments ont permis cette reprise: le 40ᵉ jour suivant les décès liés aux manifestations, moment symbolique important dans la tradition chiite où les familles et les proches se rassemblent pour commémorer les disparus; et la réouverture des universités, qui a redonné aux étudiants un espace physique de coordination. «Ces rassemblements dans les cimetières et sur les campus ont constitué des points de réactivation du mouvement», analyse-t-il, rappelant que les autorités surveillent attentivement ce type de dates susceptibles de relancer la mobilisation.

Symboles et alternatives politiques

Dans plusieurs universités, les étudiants ont publié des déclarations appelant à une gouvernance laïque, à l’intégrité territoriale et à des élections libres. Certains ont également exprimé un soutien à Reza Pahlavi, fils du dernier Shah d’Iran, présenté par une partie des manifestants comme une figure transitoire possible dans l’hypothèse d’un changement de régime. Celui qui devait succéder à son père avant la révolution de 1979 s’est d’ailleurs précédemment déclaré prêt à jouer un rôle dans une éventuelle transition politique.

Cependant, ce soutien aux Pahlavi ne signifie pas nécessairement une adhésion massive et homogène à un projet monarchique structuré. Selon M. Piron, le symbole du Lion et du Soleil dépasse souvent la seule question du retour de la monarchie. «Il s’agit davantage d’un marqueur identitaire et historique que d’un programme politique détaillé», explique-t-il. Dans le contexte actuel, cette référence peut représenter pour certains étudiants la seule figure d’opposition clairement identifiable face au régime, tandis que d’autres l’utilisent comme outil de provocation ou comme instrument symbolique destiné à défier les forces de sécurité.

Par ailleurs, les mobilisations étudiantes ne sont pas uniformes dans leurs positions politiques. Des rassemblements ont également vu apparaître des slogans affirmant que le pays ne souhaite «ni le Shah ni les mollahs», illustrant une volonté d’affirmer une rupture plus large sans pour autant s’aligner derrière une alternative unique. Cette absence d’unité sur la configuration politique de l’après-régime constitue, selon M. Piron, l’une des limites structurelles du mouvement.

Répression ciblée et contrôle institutionnel

Sur le terrain, la réaction des autorités a été rapide. Les responsables universitaires ont qualifié ces rassemblements d’illégaux et évoqué la possibilité d’interventions judiciaires. À l’université Sharif de technologie, la direction a averti que certaines installations pourraient être fermées et que l’enseignement pourrait basculer vers un format entièrement virtuel si les protestations persistent. À l’université Beheshti à Téhéran, des fouilles ont été menées dans les dortoirs et des étudiants ont reçu des notifications concernant l’ouverture de procédures disciplinaires ou de suspensions temporaires. À Machhad, certains manifestants auraient été menacés d’expulsion.

Une stratégie qui ne vise pas uniquement la répression directe. «Le pouvoir cherche à fragmenter et isoler le mouvement. En déplaçant le conflit sur le terrain administratif et disciplinaire, il évite d’en faire immédiatement une crise nationale visible», souligne Jonathan Piron. Il ajoute que ces mesures de pression psychologique et institutionnelle constituent une méthode de contrôle plus ciblée, même si la possibilité d’une répression plus brutale reste en arrière-plan.

Dans plusieurs universités, des affrontements ont également éclaté entre protestataires et membres affiliés aux Basidj, force paramilitaire iranienne créée en 1980, accusés par les étudiants de perturber les rassemblements. Ces tensions reflètent l’intensité du climat politique et l’ampleur du défi posé au régime par cette nouvelle séquence de mobilisation.

Une contestation encore isolée

Au-delà du cadre universitaire, la question de l’extension du mouvement demeure centrale. Pour l’heure, les protestations semblent principalement confinées aux campus, sans extension massive vers d’autres segments de la population. M. Piron estime, à cet égard, que la situation actuelle relève davantage d’une phase d’érosion progressive du système que d’un basculement imminent. Le régime conserve des leviers sécuritaires puissants et un appareil coercitif structuré. Toutefois, la répétition des cycles de contestation, la radicalisation des slogans et la rupture générationnelle témoignent d’une fracture durable.

«Nous sommes face à un contrat social profondément fissuré», résume l’expert. La question qui se pose désormais n’est pas seulement de savoir si le système politique iranien changera, mais sous quelle forme et à quel rythme cette transformation pourrait s’opérer.

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