David Hury et le paradis trompeur de Beyrouth
« Beyrouth Paradise », le nouveau polar de David Hury. ©DR

Dans Beyrouth Paradise , David Hury prolonge l’élan de Beyrouth Forever et retrouve Marwan Khalil, détective privé désabusé. Entre disparitions, cabarets et mémoire de guerre, un polar retenu qui scrute les silences, les compromis et l’usure morale d’un pays.  

Lorsque David Hury publiait Beyrouth Forever, il installait une tonalité : celle d’un polar ancré dans le réel, à mi-chemin entre la déclaration d’amour et l’acte d’accusation. Avec Beyrouth Paradise, il prolonge cet univers sans le dupliquer. Le personnage de Marwan Khalil revient plus fatigué, plus lucide, peut-être aussi plus vulnérable. L’enquête n’est plus seulement un prétexte narratif : elle devient le lieu d’une interrogation plus ample, presque politique. Dans ce second volet, Hury s’intéresse moins à la corruption spectaculaire qu’à ce qui la rend possible : les arrangements, les silences, les compromis.

Le roman s’ouvre sur une scène d’apparente banalité : une coupure d’électricité interminable, un café pris devant une boucherie, un homme qui scrute un boîtier électrique comme on guetterait un signe. «Soixante-treize heures d’affilée…» La phrase inaugurale donne le ton. Elle est factuelle. Elle dit l’usure. Elle dit aussi la normalisation de l’anormal. À Beyrouth, la catastrophe ne surgit pas, elle s’installe. Elle prend l’odeur du gasoil des générateurs et la couleur rouge d’un témoin lumineux.

Marwan Khalil, ancien inspecteur de la brigade criminelle devenu détective privé, est un homme traversé par l’histoire récente du pays. Il appartient à cette génération qui a connu les milices, les alliances mouvantes, les lignes de front et les compromissions nécessaires pour survivre. Dans Beyrouth Paradise, il ne cherche plus la gloire ni même une vérité absolue. Il cherche à tenir et à payer ses factures. Il a quitté la police, mais il n’a pas quitté le système. Il en connaît les rouages et les zones grises.

C’est à lui qu’une jeune Ukrainienne, Zoya Kostuyk, confie la recherche de sa sœur Valentyna, disparue depuis deux mois. La jeune femme travaillait comme danseuse dans un cabaret du nord de Beyrouth, ironiquement nommé le Paradise. Le titre du roman prend alors une épaisseur particulière: le paradis n’est pas un lieu de félicité, mais un décor de néons et de transactions tacites. Hury ne cède ni au voyeurisme ni au sensationnalisme. Ce qui l’intéresse, ce sont les mécanismes du silence.

Le mot «disparue» n’est jamais neutre au Liban. Il renvoie aux prisons syriennes, aux miliciens évaporés et aux corps sans sépulture. Lorsque Marwan entend cette formule – «Si elle a disparu, c’est qu’elle a disparu» –, quelque chose se fissure en lui. L’enquête sur Valentyna réveille une mémoire plus ancienne: celle des amis partis sans traces, celle des dossiers classés trop vite. Le trouble de Marwan est intime et historique.

Le roman n’assène aucune thèse. Il montre plutôt comment chacun participe, à des degrés divers, à un système qui dépasse les individus. Marwan a obéi. Il a fermé les yeux. Il a tiré, aussi. Il porte en lui le poids d’un geste ancien – la mort de son supérieur et ami – qui ne cesse de revenir. Il n’est ni un justicier pur ni un salaud absolu. Il est un homme qui a vécu la guerre et qui en porte encore la poussière sur les épaules.

La disparition de Valentyna agit comme un miroir. Qui est comptable lorsque tout le monde se défausse? Le patron du club? Les intermédiaires? Les forces de l’ordre? Les puissances régionales qui transforment le Liban en terrain d’affrontement indirect? Ou bien cette accumulation de petites lâchetés ordinaires qui finissent par former une structure? Le roman suggère plus qu’il n’accuse.

L’actualité affleure: chute du régime syrien, tensions régionales, frappes israéliennes, et à l’intérieur même du pays, la puissance de nuisance persistante du Hezbollah, capable de peser sur les équilibres politiques comme sur les existences ordinaires. Mais Beyrouth n’est jamais un simple arrière-plan géopolitique. Elle est une matière. Les trottoirs de Mar Mikhaël, la plaque émaillée penchée de la rue Pharaon, l’odeur de kafta qui s’échappe de la boucherie, les immeubles meurtris par l’explosion du port. La ville respire, grince, se fissure et porte ses cicatrices comme Marwan porte les siennes.

La relation entre Marwan et sa fille Maha introduit une tension plus intime. Blessée lors de l’explosion du port, elle revient à Beyrouth pour Noël. L’attente de ce retour structure le récit en sourdine. L’enquête avance, mais un autre compte à rebours s’impose: celui d’un père qui voudrait réparer sans savoir comment. Là encore, le roman refuse le mélodrame. Les conflits se lisent dans la difficulté à se parler, dans la pudeur.

Il faut reconnaître à Hury une qualité rare: la retenue. Là où d’autres auraient cherché à multiplier les rebondissements, il accepte la lenteur. L’inquiétude progresse par touches. Une phrase suffit: «Crystal a disparu il y a plus de deux mois, et ce n’est pas la seule.» L’effet ne tient pas au choc, mais à l’accumulation.

Sur le plan stylistique, l’écriture est volontairement dépouillée. Les phrases sont courtes, souvent rythmées par un humour sec. Les dialogues sonnent juste. L’auteur ne dramatise jamais excessivement la guerre, l’explosion ou la violence. Cette sobriété donne au roman une densité morale particulière.

En prolongeant l’univers de Beyrouth Forever, Beyrouth Paradise, second volet des enquêtes de Marwan Khalil, confirme l’inscription de David Hury dans un polar contemporain profondément enraciné. À travers son détective, l’auteur explore un territoire où l’histoire collective interfère sans cesse avec les choix individuels.

Le crime n’est peut-être pas l’acte. Il est parfois dans l’habitude. À Beyrouth –  sans en tirer la moindre gloire - on finit par s’habituer à (presque) tout.

 

Beyrouth Paradise, David Hury, Éditions Liana Levi
304 pages – 20 €

 

 

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