Salaires financés par l’impôt: l’économie sous pression
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La décision d’augmenter les salaires est intervenue sous la pression de la colère des fonctionnaires, une revendication légitime au regard de la dégradation des conditions de vie. Comment exiger de près de 320.000 agents qu’ils subsistent avec des rémunérations comprises entre 150 et 300 dollars par mois? Pour autant, le nœud du problème demeure intacte, et toute réponse conjoncturelle restera insuffisante si elle n’est pas adossée à un véritable plan de relance économique d’ensemble.

Il y a quelques jours, une hausse de 300.000 livres libanaises par bidon d’essence est entrée en vigueur, parallèlement à un relèvement d’un point de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), dans le but affiché de générer des recettes supplémentaires pour le Trésor. Ces mesures ont été adoptées malgré les réserves exprimées par plusieurs ministres, relançant le débat sur le coût des choix budgétaires et leurs répercussions directes sur les ménages.

Dans les faits, l’ensemble des catégories sociales est concerné. L’augmentation du prix de l’essence se répercute sur les coûts de transport et, par ricochet, sur les prix des biens. Quant à la hausse de la TVA, elle touche la majorité des dépenses quotidiennes. Ainsi, l’effort est demandé, une fois de plus, au citoyen, au militaire, à l’enseignant et, plus largement, à tous ceux qui dépendent d’un revenu fixe dans une économie déjà minée par l’érosion continue du pouvoir d’achat.

Dans ce contexte, le président du Rassemblement des entreprises importatrices de pétrole, Maroun Chammas, a estimé, dans un entretien accordé à Houna Loubnan, que le gouvernement se trouvait dans une phase critique, un an après sa prise de fonctions. Selon lui, l’exécutif a consacré l’essentiel de cette période à l’élaboration de plans sans parvenir à enclencher un processus de réforme effectif. Il attribue cet immobilisme aux lourdeurs administratives, aux conditions générales prévalant dans le pays et à l’accumulation des crises ayant entravé la mise en œuvre des engagements annoncés.

Maroun Chammas souligne que «la décision d’augmenter les salaires est intervenue sous la pression de la colère des fonctionnaires, revendication légitime au regard de la situation sociale». Mais il insiste sur le fait que «le nœud du problème n’a pas été traité» et qu’«aucune solution ponctuelle ne saurait suffire sans un plan global de redressement économique», d’autant que cette hausse est intervenue quelques jours seulement après l’adoption du budget et représente, selon lui, un surcoût de 15 % par rapport à celui-ci, décidé par des ministres spécialisés et non candidats aux élections législatives.

À ses yeux, la porte de sortie passe par l’élargissement de la taille de l’économie libanaise en adoptant des mesures claires telles que le contrôle des frontières et des ports, l’amélioration des mécanismes de recouvrement, l’intégration des entreprises non déclarées dans l’économie formelle grâce à un cadre juridique incitatif, la simplification des procédures administratives en vue de leur numérisation. Il rappelle que le secteur privé respectueux de ses obligations fiscales n’est plus en mesure d’absorber de nouvelles charges, toute hausse d’impôt pesant en pratique sur ceux qui s’acquittent déjà de leurs contributions.

Il estime en outre que «la phase exceptionnelle que traverse le Liban appelle des décisions exceptionnelles». Le maintien des procédures administratives classiques — appels d’offres, cahiers des charges, règles de la commande publique s’étalant sur des années — risque, selon lui, de faire perdre l’élan nécessaire. Il considère par ailleurs que le gouvernement aurait dû solliciter du Parlement des prérogatives exceptionnelles pour mettre en œuvre les réformes avec rapidité et efficacité, afin de provoquer un choc positif susceptible de relancer l’économie. À défaut, prévient-il, la lenteur des réponses pourrait raviver l’inflation et replonger le pays dans la crise.

S’agissant des mesures financières, il avance qu’une hausse de 3,5 dollars de la taxe sur l’essence pourrait générer environ 450 millions de dollars par an, tandis qu’un point supplémentaire de TVA rapporterait près de 150 millions de dollars. L’État chercherait donc à mobiliser quelque 800 millions de dollars: ces mesures pourraient en couvrir une large part, mais elles resteraient insuffisantes en l’absence de réformes structurelles parallèles.

De son côté, l’économiste Antoine Farah propose une lecture différente dans Houna Loubnan. Selon lui, financer la revalorisation des salaires par des hausses d’impôts indirects «était un mauvais choix», car ces prélèvements affectent en priorité les catégories les plus vulnérables. Alourdir la charge fiscale des ménages pèse immédiatement sur leur pouvoir d’achat et annule rapidement l’effet des augmentations salariales, érodées par la hausse des taxes et des prix.

Antoine Farah souligne que l’impact des impôts indirects ne se limite pas aux individus, mais s’étend à l’ensemble du secteur privé, ralentissant ainsi la dynamique économique et exposant le pays à un risque de contraction. Il met également en garde contre une pression accrue sur la livre libanaise, aujourd’hui stabilisée de manière artificielle dans l’attente d’une solution globale. L’injection d’une masse monétaire importante pourrait accentuer les tensions monétaires.

Quant à l’argument des exigences du Fonds monétaire international, il rappelle que la soutenabilité de la dette, soit la capacité à la gérer et à l’honorer, constitue un objectif légitime. Toutefois, y parvenir par le biais d’impôts indirects ne lui paraît pas être la voie appropriée. Il estime qu’avant toute mesure fiscale, une réforme en profondeur du secteur public s’impose: restructuration, assainissement, transformation en une administration plus agile et productive. C’est, selon lui, là que se situe le véritable nœud de la crise.

La soutenabilité de la dette peut également être atteinte par la stimulation de la croissance et l’augmentation du produit intérieur brut, et non par des politiques restrictives combinant réduction des dépenses et hausse des impôts, au risque d’alimenter simultanément inflation et récession.

Antoine Farah considère enfin que le gouvernement a choisi «la voie de la facilité» et s’est placé dans une impasse budgétaire. On ne peut, dit-il, débattre du projet de budget pendant des mois, l’adopter et le publier, puis découvrir ultérieurement la nécessité de recettes supplémentaires pour couvrir de nouvelles dépenses. Réunir près de 800 millions de dollars, soit environ 20 % du budget, en un laps de temps réduit relève, selon lui, de la gageure en l’absence d’une vision réformatrice préalable.

L’amélioration des recettes devrait d’abord passer par la lutte contre l’évasion fiscale, le renforcement du recouvrement et l’imposition d’amendes sur les infractions, plutôt que par l’alourdissement de la charge pesant sur les contribuables déjà en règle, conclut-il. Entre la tentation de recettes immédiates et l’exigence d’une réforme structurelle de fond, le défi pour le gouvernement consiste à trouver un équilibre: éviter que les citoyens ne supportent seuls le coût d’une crise accumulée et engager véritablement le pays sur la voie d’un redressement durable.

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