Arrestation d’Andrew : la plus grave crise monarchique de mémoire
©Kirsty Wigglesworth / POOL / AFP

Qui l’aurait imaginé ? Andrew Mountbatten-Windsor, frère cadet du roi Charles III, a été interpellé jeudi matin par la Thames Valley Police à son domicile temporaire de Wood Farm dans le Norfolk. L’ancien duc d’York est soupçonné de faute dans l’exercice de fonctions publiques pour des faits remontant à la période durant laquelle il exerçait les fonctions d’envoyé spécial pour le commerce du Royaume-Uni, entre septembre 2001 et juillet 2011. Cette arrestation, aux résonances historiques, intervient plus d’une décennie après sa démission forcée, consécutive à la révélation de ses liens étroits et documentés avec le milliardaire déchu et pédocriminel condamné Jeffrey Epstein. Elle constitue un événement sans précédent dans l’histoire moderne de la monarchie britannique : jamais, jusqu’à présent, le frère d’un souverain régnant n’avait été arrêté par les autorités. Il faut remonter à l’arrestation et à l’emprisonnement d’Elizabeth I de Tudor en 1554, alors détenue sur ordre de sa sœur la reine Mary I pour sa supposée implication dans la rébellion dite de Wyatt, pour retrouver un précédent comparable. De même, aucun membre éminent de la famille royale n’avait été placé en état d’arrestation depuis la détention du roi Charles Iᵉʳ par le Parlement pour haute trahison en 1646. Longtemps, de nombreux observateurs estimaient que la plus grave crise institutionnelle traversée par la Couronne demeurait l’abdication d’Edward VIII en 1936. L’arrestation d’Andrew Mountbatten-Windsor marque toutefois un seuil inédit : pour certains, elle représente désormais la secousse la plus profonde et la plus dommageable que la monarchie britannique ait connue de mémoire.

Pour contexte, Andrew Mountbatten-Windsor, relâché vers 19 heures (heure britannique) jeudi soir, avait été interpellé dans le cadre de soupçons portant sur la transmission de documents sensibles liés au commerce à Jeffrey Epstein. Les faits visés concernent notamment l’envoi de documents confidentiels relatifs à des opportunités d’investissement, à l’occasion de déplacements officiels effectués en octobre 2010 à Singapour, au Vietnam, à Hong Kong et à Shenzhen, en Chine. Si l’ancien prince n’a été interrogé que sur ce volet précis lors de sa garde à vue, Sky News rapporte toutefois qu’il ferait parallèlement l’objet d’investigations menées par plus de huit services de police distincts, dans plusieurs dossiers, dont l’un porterait sur sa possible implication dans le réseau de trafic sexuel de femmes orchestré par Jeffrey Epstein. Selon le Daily Mail, certaines de ces femmes auraient même été introduites au palais de Buckingham par le prince déchu. Andrew Mountbatten-Windsor a été remis en liberté environ dix heures après son placement en garde à vue, à l’issue d’interrogatoires et de perquisitions menées dans ses résidences, mais demeure formellement sous enquête. En raison de la complexité des faits allégués et de leur étendue temporelle, la procédure pourrait s’inscrire dans la durée, s’étendant potentiellement sur plusieurs mois, voire plusieurs années, selon des experts juridiques. Au terme de ses investigations, la Thames Valley Police devra transmettre son dossier au Crown Prosecution Service, qui statuera sur l’opportunité d’éventuelles poursuites.

À la surprise de nombreux observateurs de la sphère royale, le roi Charles III a publié un communiqué d’une fermeté inhabituelle, sans précédent tant par sa tonalité directe que par son caractère particulièrement préjudiciable pour son frère. Le souverain y réaffirme son attachement absolu au respect de l’État de droit et renouvelle, dans la continuité du communiqué du palais du 9 février, l’engagement de la Couronne à coopérer pleinement avec les autorités compétentes. La singularité de ce texte réside toutefois dans sa forme : il est signé personnellement par le roi (« Charles R ») et rédigé à la première personne, une démarche rare dans ce type de situation, où la communication est généralement assurée par les équipes du palais au nom du monarque, ou transmise par le biais de briefings informels aux journalistes. Ce geste traduit la conscience aiguë qu’a le souverain de la gravité de la tempête qui frappe la monarchie : les affaires de son frère continuent de ballotter la Couronne et ne font que laisser une marque durable sur son règne. Par ce communiqué, la famille royale a également cherché à montrer qu’elle entend maintenir le cap, malgré les vents contraires, et poursuivre sa mission de service envers le peuple britannique. De fait, le programme officiel du jour, à savoir les engagements du roi, de la reine et de la princesse royale Anne, est resté inchangé, s’inscrivant dans un effort délibéré pour reprendre la barre, stabiliser le navire et empêcher qu’il ne sombre davantage, tout en projetant, autant que possible, une image de stabilité et de sens du devoir inébranlable.

Ces qualités furent précisément celles qui ont le mieux caractérisé le règne de la défunte reine Élisabeth II. Longtemps perçu comme irréprochable, son règne de soixante-dix ans s’est imposé comme un symbole de stabilité dans un monde en mutation. Aujourd’hui toutefois, certains observateurs royaux, souvent acquis à la monarchie et profondément attachés à la figure de la souveraine disparue, estiment que l’affaire impliquant Andrew Mountbatten-Windsor pourrait, avec le recul, constituer l’une des très rares ombres portées sur son héritage. Longtemps considéré comme le fils préféré d’Élizabeth II, Andrew est également vu, par beaucoup, comme son point de vulnérabilité. Dès l’émergence des premières révélations, la reine avait pourtant agi : retrait de ses titres militaires honorifiques, mise à l’écart des engagements royaux et contrainte de renoncer à toute fonction de représentation de la Couronne ou du gouvernement britannique. Certains estiment que la souveraine, qui n’a pas vécu assez longtemps pour mesurer l’ampleur des mensonges et la profondeur des liens de son fils avec Jeffrey Epstein, n’avait pas pleinement conscience de la gravité des faits qui lui sont aujourd’hui reprochés ; d’autres, en revanche, jugent qu’elle aurait pu agir de manière plus résolue. Ainsi, la chroniqueuse du Daily Mail, Jan Moir, pourtant royaliste assumée, écrit sans détour que « la reine était aveuglément dévouée au prince Andrew… qu’elle a élevé un monstre, et qu’aussi douloureux que cela puisse être à admettre, sa mère aimante doit assumer sa part de responsabilité ». Quoi qu’il en soit, qui aurait cru que le fils d’Élisabeth II serait un jour interpellé par la police et exposé au risque d’une inculpation dans une affaire où la peine maximale théorique est la réclusion criminelle à perpétuité ?

Une phrase, largement reprise jeudi dans les médias et initialement formulée par la journaliste du Daily Telegraph, Hannah Furness : « Dieu merci, la défunte reine n’est plus là pour assister à ce spectacle désolant. » L’un des principes cardinaux ayant guidé le règne d’Élisabeth II, « Never complain, never explain » (ne jamais se plaindre, ne jamais se justifier), visait précisément à préserver la stabilité et à contenir les scandales ; or, l’ampleur de cette affaire est telle que ce credo ne peut plus s’appliquer, marquant une rupture frappante avec l’approche adoptée aujourd’hui par Charles III. Un autre principe, en revanche, demeure central : « The Firm before anything else » (l’institution avant tout). Cette expression est attribuée au roi George VI, père d’Elizabeth II et grand-père de Charles III, qui a été appelé à régner après l’abdication de son frère Edward VIII et incarne une conception de la monarchie comme institution avant d’être une famille. George VI, monté sur le trône à contrecœur et malgré un bégaiement handicapant, incarna cette philosophie avec une rigueur exemplaire, demeurant à Londres durant le Blitz et refusant de quitter la capitale sous les bombardements, afin de partager le sort de ses sujets. Le souverain actuel semble désormais guidé par cette même priorité absolue : préserver l’institution monarchique, alors même qu’elle traverse, sans doute, l’une des crises les plus graves de son histoire contemporaine.

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