Lundi, le gouvernement travailliste britannique de Sir Keir Starmer s’est retrouvé au bord du précipice, confronté à ce qui aurait pu être une première historique : la chute d’un gouvernement provoquée par l’affaire Epstein. Depuis plusieurs jours, Downing Street est enlisé dans la controverse suscitée par la nomination de Peter Mandelson au poste d’ambassadeur du Royaume-Uni à Washington en 2024. Figure emblématique du New Labour de Tony Blair et vétéran influent du Parti travailliste, Mandelson voit aujourd’hui son retour sur le devant de la scène assombri par ses liens bien documentés avec Jeffrey Epstein, le milliardaire déchu, récemment remis sous les projecteurs à la suite de la publication de plus de trois millions de documents par le département de la Justice américain. Dès lors, une question s’impose : comment expliquer que le gouvernement Starmer soit le premier à vaciller si dangereusement alors que d’autres responsables étrangers semblent avoir été aussi impliqués ?
M. Mandelson, remercié par le Premier ministre en septembre dernier avant de quitter le Parti travailliste, fait désormais l’objet de graves accusations en lien direct avec Jeffrey Epstein. Il lui est d’abord reproché d’avoir divulgué des informations confidentielles lorsqu’il occupait, en 2009, les fonctions de Business Secretary et de vice-Premier ministre sous le gouvernement de Gordon Brown, notamment en transmettant de manière anticipée des détails relatifs à un plan de sauvetage financier de 500 milliards d’euros annoncé en 2010 ; une information susceptible d’avoir conféré un avantage illégal sur les marchés financiers. Par ailleurs, M. Mandelson aurait perçu des paiements totalisant 75 000 dollars entre 2003 et 2004, en contrepartie d’activités de lobbying visant à infléchir la politique encadrant les bonus bancaires, à la demande expresse de M. Epstein. Enfin, et dans ce qui constitue la révélation la plus explosive à ce stade, plusieurs photographies issues des Epstein files montreraient Peter Mandelson en sous-vêtements, s’entretenant avec une femme vêtue d’un peignoir ; des clichés qui auraient été pris à son insu dans l’appartement parisien d’Epstein, selon des informations rapportées par Sky News.
L’accumulation de ces révélations a placé le Premier ministre Keir Starmer dans ses derniers retranchements, déclenchant une crise politique d’une ampleur inédite. Contraint de réagir, il a présenté, ces derniers jours, ses excuses aux victimes de Jeffrey Epstein, tout en rejetant la responsabilité sur les « mensonges » de Peter Mandelson lors du processus ayant précédé sa nomination comme ambassadeur aux États-Unis. Cette séquence l’a également forcé à se séparer de son chef de cabinet et conseiller le plus proche depuis plus de six ans, Morgan McSweeney, figure centrale d’un entourage que de nombreux observateurs jugent politiquement structurant, ainsi que de son directeur de la communication, Tim Allan. À ces départs se sont ajoutés le silence initial et le manque de soutien public des membres du cabinet, tandis que le chef des travaillistes écossais, Anas Sarwar, jusqu’alors proche allié du Premier ministre, en venait à appeler ouvertement à sa démission. La presse britannique a même rapporté que la Première ministre galloise et dirigeante du Labour gallois, Eluned Morgan, aurait sérieusement envisagé de s’aligner sur cette position avant de se raviser en dernière minute.
Ce n’est qu’au moment de la conférence de presse de M. Sarwar que les membres du gouvernement ont finalement resserré les rangs autour de M. Starmer, après, selon des informations du Daily Mail, des pressions exercées par Downing Street assorties d’un ultimatum clair : soutien public ou éviction. Le Premier ministre a également obtenu l’appui de ses députés lors d’une réunion du groupe parlementaire travailliste à Westminster, lundi soir, où il a prononcé l’un des discours les plus décisifs de sa carrière, dans une logique de survie politique. Ce ralliement, toutefois, relève moins de la loyauté que du calcul : Aucune alternative crédible n’est aujourd’hui prête à émerger ; le Parti travailliste entend éviter la répétition du scénario conservateur, marqué par une succession de Premiers ministres et de luttes internes ayant durablement sapé leur popularité ; enfin, plusieurs scrutins majeurs attendus en mai (élections galloises, écossaises et importantes élections locales en Angleterre) s’annoncent périlleux pour les travaillistes et risqueraient d’embarrasser tout nouveau dirigeant. Depuis plusieurs mois déjà, le mois de mai est ainsi perçu comme l’horizon le plus dangereux pour M. Starmer, susceptible d’être forcé à la sortie en cas de débâcle électorale annoncée. S’il demeure formellement en poste, le Premier ministre ne semble plus disposer de l’autorité qui accompagne l’exercice du pouvoir, au point que la presse britannique parlait ce mardi d’un simple « sursis », davantage assimilable à un délai avec une exécution politique.
Au-delà de la tourmente gouvernementale, la monarchie britannique a elle aussi été profondément ébranlée par l’affaire Epstein, en raison des multiples accusations visant Andrew Mountbatten-Windsor, ancien prince déchu et figure désormais associée à une succession ininterrompue de scandales. Frère du roi Charles III, il fait l’objet d’allégations d’une extrême gravité, allant d’agressions sexuelles et de viols sur mineures présumées à des liens étroits avec les réseaux de trafic sexuel de Jeffrey Epstein, en passant par des tentatives alléguées d’entrave ou de corruption d’enquêtes policières. Depuis des mois, de nouvelles révélations surgissent à intervalles réguliers à la une de la presse, éclaboussant durablement l’institution monarchique, laquelle s’emploie à maintenir la plus grande distance possible avec l’ancien duc d’York. Les mesures les plus significatives ont été prises par le souverain lui-même : retrait de l’ensemble des titres honorifiques et privilèges royaux de son frère, ainsi que son éviction de la résidence de Royal Lodge, propriété du Crown Estate et, à ce titre, financée par le contribuable britannique. Les dernières révélations, consécutives à la publication de nouveaux documents par le Department of Justice américain, ont toutefois ravivé la controverse avec une intensité nouvelle. Andrew Mountbatten-Windsor est désormais accusé d’avoir transmis des rapports confidentiels et des informations sensibles alors qu’il occupait, en 2010, la fonction d’envoyé spécial britannique pour le commerce. Enfin, la diffusion de photographies montrant l’ancien prince agenouillé à proximité d’une femme allongée est venue ajouter une dimension particulièrement dévastatrice à un dossier déjà explosif, renforçant encore l’embarras de la Couronne.
À ce stade, le scandale entourant Andrew a pris une ampleur telle que le Palais ne peut plus se contenter de la distance prudente ni du silence institutionnel longtemps érigé en principe, conformément au « silence comme profession de foi » qui caractérisait le modèle de règne de la défunte Elizabeth II. Si celle-ci avait déjà adopté, de son vivant, des mesures limitées à l’égard de celui qui était souvent considéré comme son enfant favori, l’affaire a connu, au cours de l’année écoulée, une escalade sans précédent. Le roi Charles III a dès lors choisi d’agir avec une fermeté inédite, prenant hier ce que nombre d’observateurs considèrent comme la position publique la plus déterminée de son règne. Délaissant les formules vagues de préoccupation et de compassion à l’égard des victimes, le souverain a explicitement affirmé que le palais de Buckingham était disposé à coopérer pleinement avec la police dans l’ensemble des affaires mettant en cause Andrew Mountbatten-Windsor. Une telle déclaration marque une rupture historique : il ne s’agit plus d’une simple stratégie de limitation des dégâts, mais de l’affirmation d’une volonté de reddition de comptes réelle. L’exceptionnalité de la situation tient au fait que le monarque, en principe, n’est pas directement sollicité par la justice, celle-ci étant rendue en son nom. Cependant, sans intervenir personnellement, Charles III aurait néanmoins donné instruction à ses équipes de fournir aux enquêteurs tout le soutien nécessaire.
Parallèlement, le prince et la princesse de Galles ont adopté une ligne tout aussi ferme : l’héritier du trône, William, a fait savoir à plusieurs reprises, par voie de presse, qu’il n’entendrait inviter son oncle ni à son futur couronnement ni à aucun événement royal une fois devenu roi, assumant une rupture totale qu’il justifie par son profond dégoût face aux agissements reprochés à Andrew ; une mise à l’écart déjà perceptible sous le règne actuel. S’il est généralement admis que les autres membres de la famille royale ne sauraient être tenus pour responsables, la répétition de ces scandales perturbe durablement l’action institutionnelle de la monarchie, une situation qui, selon Robert Jobson, correspondant royal au Daily Mail, suscite “une frustration compréhensible tant chez le roi que chez le couple héritier”. Pour de nombreux historiens et constitutionnalistes, l’affaire Andrew présente ainsi la plus grave crise traversée par la monarchie britannique depuis l’abdication d’Edward VIII en 1936.
Ainsi, l’affaire Epstein a bien failli provoquer une première historique en emportant le gouvernement de Keir Starmer, tout en accentuant, au-delà du seul champ politique, une crise monarchique d’une gravité inédite. Loin de se limiter aux frontières britanniques, ce séisme soulève désormais une interrogation plus large quant à ses répercussions internationales : jusqu’où ces révélations pourraient-elles fragiliser d’autres exécutifs étrangers, et quel en sera l’impact politique aux États-Unis, où Donald Trump, régulièrement présenté comme ayant été proche d’Epstein, pourrait voir sa position sérieusement mise à l’épreuve en cas de revers lors des élections de mi-mandat l’an prochain ? À mesure que les archives continuent de livrer leurs secrets, une certitude s’impose : l’affaire Epstein n’a pas encore livré tous ses effets politiques, et pourrait durablement redessiner les lignes de fracture du pouvoir bien au-delà de Londres.




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