Après le démantèlement récent par la Syrie d’une cellule liée au Hezbollah sur son territoire et l’intensification des opérations de ratissage le long de la frontière libano-syrienne, l’hypothèse d’une action militaire syrienne contre la formation chiite au Liban refait surface. À Damas, les autorités multiplient les mesures de sécurisation dans les zones frontalières, traquant les réseaux de contrebande et les circuits d’acheminement d’armes.
Officiellement, il s’agit de restaurer la souveraineté syrienne et de stabiliser le pays après des années de guerre. Néanmoins et dans un contexte régional en pleine recomposition et alors que les équilibres entre l’Iran, les États-Unis et Israël évoluent, ces développements alimentent les interrogations: la Syrie pourrait-elle aller au-delà de son territoire et cibler directement les infrastructures du Hezbollah au Liban ?
Un climat sécuritaire de plus en plus tendu
Sur le terrain, les signaux de fermeté se multiplient du côté syrien. Les forces de sécurité ont renforcé leur présence le long de la ligne frontalière, notamment dans les zones de passage informelles entre Qousseir, le Qalamoun et la vallée de la Bekaa. L’objectif affiché est double: empêcher toute infiltration armée vers le territoire syrien et reprendre le contrôle de circuits de contrebande qui ont prospéré pendant la guerre.
Cette posture traduit une volonté plus large de rétablir une souveraineté pleine et entière sur les régions frontalières. Elle intervient aussi dans un contexte où les autorités syriennes cherchent à redéfinir leurs relations régionales et à apparaître comme un acteur étatique stabilisateur plutôt que comme une plateforme logistique pour les réseaux armés pro-iraniens.
Une frontière sans coordination politique
Pour le général à la retraite et directeur général du Forum régional de consultation et d'études (RFSC) Khaled Hamadé, la montée des tensions s’explique d’abord par l’absence de coordination formelle entre Beyrouth et Damas. Selon lui, la frontière libano-syrienne reste plongée dans un vide sécuritaire, faute de discussions bilatérales sur sa gestion et sa délimitation, laissant de fait un espace d’incertitude dont chaque partie peut chercher à tirer avantage.
Il souligne que plusieurs dossiers ont été abordés récemment entre les deux pays, notamment celui des détenus syriens au Liban, mais que la question centrale de la sécurisation de la frontière n’a jamais été réellement traitée. Cette absence d’initiative officielle laisse la voie ouverte à des mesures unilatérales de la part de Damas, qui estime légitime de protéger son territoire face à toute menace potentielle.
Pour autant, le général Hamadé estime qu’il n’existe pas, à ce stade, d’indications tangibles d’une volonté syrienne de mener une opération militaire en profondeur sur le territoire libanais. Les actions observées relèveraient davantage d’un renforcement sécuritaire du côté syrien de la frontière que d’une préparation offensive directe.
Une recomposition régionale déterminante
L’analyse de l’ancien chef de la mission militaire française auprès de l’ONU, le général Dominique Trinquand, se situe dans une perspective plus régionale. Il considère que la question doit être prise au sérieux, notamment en raison des évolutions diplomatiques récentes de Damas.
Le gouvernement syrien chercherait aujourd’hui à normaliser ses relations avec les États-Unis et à réduire les frictions avec Israël. Dans ce cadre, la question du rôle du Hezbollah dans les circuits d’armement transitant par la Syrie redevient centrale. Pendant des années, le territoire syrien a constitué un couloir logistique majeur pour l’axe reliant l’Iran au Liban. Or, la recomposition actuelle pousse Damas à reconsidérer ce rôle.
Le rapprochement progressif avec les États-Unis, illustré par des arrangements sécuritaires dans le nord syrien, pourrait également inciter les autorités syriennes à agir pour réduire l’influence des réseaux pro-iraniens sur leur sol. Dans cette logique, toute action syrienne viserait d’abord à neutraliser les flux d’armes et les infrastructures logistiques plutôt qu’à s’engager dans une confrontation directe au Liban-Sud.
La Békaa, zone la plus exposée
Si une intervention devait se produire, elle resterait probablement limitée géographiquement. Selon le général Trinquand, une action militaire syrienne directe au Liban-Sud reste hautement improbable, notamment en raison des équilibres imposés par Israël. En revanche, des opérations ciblées à proximité immédiate de la frontière, notamment dans la Békaa, ne peuvent être exclues si Damas juge nécessaire de neutraliser des flux logistiques ou des positions considérées comme menaçantes.
La région de Qousseir, près de Homs, demeure à cet égard un point névralgique. Elle a longtemps servi de corridor pour les transferts d’équipements et de combattants. Reprendre le contrôle total de cette zone constituerait pour Damas une étape clé dans la redéfinition de sa relation avec le Liban et avec le Hezbollah.
Le facteur iranien
La dynamique régionale reste néanmoins déterminante. Selon le général Hamadé, un affrontement direct entre Israël et l’Iran pourrait rebattre les cartes. Dans une telle hypothèse, le Hezbollah pourrait être tenté d’ouvrir des fronts secondaires ou de multiplier les opérations pour soutenir Téhéran. Une telle évolution renforcerait les inquiétudes syriennes quant à la stabilité de leur territoire.
La montée en puissance continue de l’arsenal iranien, marquée par l’accélération de la production de missiles et le renforcement des capacités de projection, alimente ces préoccupations sécuritaires. Dans ce contexte, Damas pourrait chercher à limiter toute utilisation de son territoire comme plateforme d’actions contre Israël ou comme base de pression régionale.
Pour le général Trinquand, une initiative syrienne pourrait même intervenir indépendamment d’un conflit régional majeur, notamment si elle s’inscrit dans un cadre de coopération sécuritaire avec Washington visant à réduire l’influence militaire iranienne.
Le Liban, maillon fragile
Au-delà des calculs régionaux, la situation renvoie à la capacité de l’État libanais à contrôler sa propre frontière. Le général Khaled Hamadé insiste, dans ce contexte, sur la nécessité pour Beyrouth de rassurer Damas en démontrant qu’il assume pleinement la gestion sécuritaire de la zone frontalière. Sans coordination officielle, les risques de tensions ou d’incidents demeurent élevés.
Dans l’hypothèse d’accrochages localisés, l’armée libanaise serait, selon lui, en première ligne pour contenir toute escalade et empêcher une extension du conflit. Sa marge de manœuvre resterait toutefois limitée face à des acteurs régionaux engagés dans des logiques stratégiques plus larges.
Si le scénario d’une offensive syrienne d’envergure contre le Hezbollah au Liban apparaît peu probable à court terme, des opérations ciblées, motivées par la sécurisation de la frontière ou par des considérations géopolitiques plus larges, ne peuvent être totalement exclues. Dans un environnement régional instable, la frontière libano-syrienne demeure, dans ce contexte, l’un des points les plus sensibles de l’équation sécuritaire du Moyen-Orient.




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