Comment identifier un immeuble menacé d’effondrement?
Effondrement d’un immeuble à Bab el-Tebbanéà Tripoli, le 9 février, ayant fait 14 victimes ©AFP

Alors que les drames liés à l’effondrement d’immeubles se multiplient à Tripoli, la ville reste sous le choc après la tragédie de Bab el-Tebbané, qui a coûté la vie à quatorze personnes. Ce nouvel effondrement remet brutalement sur le devant de la scène une série de questions techniques cruciales: selon quels critères un immeuble est-il classé comme menacé? Comment les habitants peuvent-ils savoir si leur bâtiment figure parmi les 114 immeubles annoncés comme dangereux par le chef du gouvernement? Et surtout, quelles mesures peuvent être prises pour éviter que de tels drames ne se répètent?

Le Premier ministre, Nawaf Salam, a annoncé l’évacuation de l’ensemble des immeubles jugés menacés d’effondrement à Tripoli, au nombre de 114. Le président de la municipalité, Abdel Hamid Karamé, a affirmé que les autorités traitaient ce dossier avec «un grand sérieux», précisant que des inspections étaient en cours en collaboration avec l’Ordre des ingénieurs. Il a toutefois reconnu la nécessité d’un recensement complet du parc immobilier de la ville et lancé un appel à l’aide, notamment auprès des pays arabes et de la communauté internationale, face à une situation qualifiée d’«extrêmement grave».

Mais au-delà des annonces officielles qui surviennent souvent trop tard dans ce pays, une question essentielle demeure: qu’est-ce qui rend un immeuble réellement dangereux?

Plusieurs indicateurs

Selon les normes de l’ingénierie civile, un immeuble ne représente pas un danger uniquement en raison de son ancienneté. Le risque apparaît lorsque la structure porteuse perd sa capacité à supporter les charges pour lesquelles elle a été conçue. Les experts s’appuient alors sur plusieurs indicateurs révélateurs d’une situation critique.

Les fissures structurelles figurent parmi les signaux d’alerte les plus fréquents. Si certaines fissures superficielles liées aux variations de température ou à l’usure des matériaux sont généralement sans gravité, celles qui affectent les piliers, les poutres, les poteaux ou les murs porteurs doivent susciter une inquiétude immédiate, surtout lorsqu’elles sont inclinées, traversantes ou évolutives, souligne le président du syndicat des agents et consultants immobiliers, Walid Moussa, dans un entretien à Ici Beyrouth. Ces phénomènes traduisent souvent une contrainte excessive exercée sur la structure.

L’affaissement des fondations constitue un autre indicateur majeur. Un bâtiment qui penche, un sol qui s’abaisse de manière inégale ou encore des portes et fenêtres qui se déforment sont autant de signes d’un déséquilibre profond. Ce phénomène est l’une des causes les plus fréquentes des effondrements soudains, notamment dans les quartiers anciens.

Évaluation visuelle rapide

La dégradation des matériaux joue également un rôle déterminant. La corrosion des armatures en acier, causée par l’humidité et les infiltrations d’eau, ainsi que l’effritement du béton, affaiblissent progressivement la structure et réduisent sa capacité portante. À cela s’ajoutent les dommages provoqués par des événements majeurs tels que les séismes, les incendies ou les explosions, qui peuvent entraîner des fissures internes invisibles à l’œil nu mais lourdes de conséquences sur le plan structurel.

Contacté par Ici Beyrouth, le président de l’Ordre des ingénieurs à Tripoli, Chawki Fatfat, explique que la prise en charge des immeubles menacés commence par une «évaluation visuelle rapide» (rapid visual assessment). «Des ingénieurs se rendent sur place pour examiner l’état des bâtiments et identifier d’éventuels signes de dégradation, de mouvement ou de risque imminent d’effondrement», précise-t-il.

Il indique qu’à l’issue de cette inspection, les immeubles sont classés selon leur niveau de danger: évacuation immédiate, renforcement structurel ou simple surveillance. Le rapport est ensuite transmis à «un comité compétent chargé de statuer sur les mesures à adopter», ajoute-t-il, notant que «des solutions de logement temporaire peuvent être prévues lorsque l’évacuation est nécessaire».

M. Fatfat souligne par ailleurs que «les immeubles évacués en urgence sont pris en charge par le Haut Comité de secours», lequel mandate des experts ou des entreprises spécialisées afin de mener «des études techniques approfondies». Ces études permettent, selon lui, de déterminer si le bâtiment peut être consolidé ou s’il doit être démoli. Il précise que «les ingénieurs interviennent essentiellement lors de la première phase d’évaluation, avant que les autorités compétentes ne prennent les décisions finales».

Combinaison de facteurs

Pour les habitants, la municipalité reste le principal point de référence afin de savoir si leur immeuble figure parmi ceux considérés à risque. Les citoyens concernés ont, en principe, reçu des notifications officielles d’évacuation. Le processus global du plan gouvernemental devrait s’étendre sur environ un mois, bien que certains immeubles puissent être renforcés entre-temps afin de réduire les dangers.

M. Fatfat souligne enfin que la situation actuelle est le résultat d’une combinaison de facteurs: ancienneté des bâtiments, constructions anarchiques, manque d’entretien, problèmes juridiques non résolus et précarité socio-économique qui pousse les personnes à négliger ces problèmes. Il insiste sur un message clé à destination des habitants: à la moindre apparition de fissures ou de signes inquiétants, il est impératif de contacter immédiatement un ingénieur, sans attendre une intervention officielle.

À Tripoli, ces effondrements ne relèvent ni du hasard ni de la fatalité. Ils sont le fruit d’un long cumul de négligences et de contrôles insuffisants. En attendant des éclairages supplémentaires de la part des spécialistes du bâtiment et des autorités compétentes, une certitude s’impose: la prévention, l’inspection systématique et la transparence sont désormais des urgences vitales pour éviter de nouvelles tragédies.

 

 

 

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