Les relations entre le Liban et son voisin, la Syrie, ne coulent pas de source. Les liens «fraternels» entre les deux pays dépassent le cadre traditionnel: la Syrie occupe une position géopolitique vitale pour le Liban et constitue un axe stratégique majeur incontournable, notamment pour le transport terrestre vers l’hinterland arabe.
Les échanges économiques entre le Liban et la Syrie sont encadrés par des accords asymétriques entre le pays du Cèdre et son voisin plus puissant, alors sous le régime autoritaire de Bachar el-Assad. Ces accords doivent être au plus tôt revus avec le changement de régime et l’arrivée au pouvoir d’Ahmad Al-Chareh. Les acteurs économiques libanais réclament avec force une justice formelle, capable d’imposer la réciprocité dans le traitement entre deux pays liés par des accords officiels.
Samedi dernier, les autorités syriennes ont décidé d’interdire l’accès à leur territoire à tous les véhicules non syriens, à l’exception des camions de transit. Officiellement, cette mesure concerne tous les pays et s’inscrit dans le cadre de la réorganisation du transport terrestre de marchandises. Mais pour le Liban, ce type de décision n’est pas une nouveauté: elle a souvent pesé comme une épée de Damoclès, utilisée par la Syrie pour exercer des pressions selon ses intérêts.
Le flux d’exportation perturbé
Dans la pratique, la mesure interdisant l’accès au territoire syrien aux véhicules non syriens — à l’exception des camions de transit — oblige les chauffeurs libanais, notamment ceux transportant des produits agricoles périssables, à transférer leurs cargaisons sur des camions syriens dès la frontière.
Cette décision perturbe gravement le fonctionnement de la flotte libanaise de transport terrestre, d’autant qu’aucune infrastructure n’est en mesure d’accueillir simultanément un tel afflux de camions. Les flux d’exportation étant concentrés sur un nombre très limité de points de passage, essentiellement Masnaa côté libanais et Jdeidet Yabous côté syrien, les blocages deviennent inévitables, avec en prime le risque de détérioration des marchandises transportées.
Une concurrence déloyale
La mesure instaure en outre une concurrence déloyale flagrante: les camions syriens circulent librement au Liban sans s’acquitter de taxes, tandis que les camions libanais autorisés à entrer en Syrie sont soumis à des droits exorbitants. Bassam Tleiss, président des fédérations et syndicats du transport terrestre au Liban, dénonce enfin une dérive préoccupante: il existe désormais un marché souterrain entre intermédiaires libanais et syriens, les camions libanais sont devenus un objet de spéculation et de location, alimentant un marché parallèle contrôlé par des intermédiaires hors la loi des deux côtés de la frontière.
Les taxis et bus publics
Le comble: un problème similaire se pose dans le secteur du tourisme. Les véhicules touristiques publics libanais se voient interdire la circulation en Syrie, tandis que les véhicules publics syriens circulent librement au Liban et transportent même des passagers jusqu’à l’aéroport de Beyrouth. D’où la nécessité de parvenir à un accord permanent, susceptible d’être ajusté si nécessaire.
Des échanges commerciaux biaisés
Au niveau des échanges commerciaux bilatéraux, un dysfonctionnement majeur persiste. Il tient à l’asymétrie des régimes douaniers en vigueur dans les deux pays. Le Liban applique aux importations en provenance de l’étranger des droits de douane compris entre 5% et 40%, tandis qu’en Syrie, une décision adoptée après l’arrivée du nouveau pouvoir a instauré une exonération totale des droits de douane sur les importations, assortie de taxes modérées par tonne. Cette disparité permet l’entrée au Liban, via la Syrie, de marchandises d’origine étrangère exemptées de droits de douane. Or, un tel mécanisme va à l’encontre des intérêts économiques du Liban, qui recourt à des tarifs élevés pour protéger son marché intérieur: l’afflux de ces produits à des prix nettement inférieurs porterait un grave préjudice tant aux industriels qu’aux commerçants libanais.
La balance commerciale
Au cours des onze premiers mois de l’année 2025, le Liban a importé de Syrie pour environ 111 millions de dollars. Ces importations se composent à hauteur de 30% de fruits et légumes, de produits laitiers et d’animaux domestiques, et à 70% de marchandises industrielles, notamment des chaussures, des vêtements, du savon, du ciment, du verre et des matelas. Sur la même période, les exportations libanaises vers la Syrie ont atteint près de 150 millions de dollars, dont 50% de fruits et légumes, de tabac et de cigarettes ainsi que de certains produits laitiers, le solde étant constitué de boissons gazeuses, de cuirs, de matières plastiques, de meubles, de produits en papier, d’équipements et de machines. En apparence, la balance commerciale penche donc en faveur du Liban. Mais cette lecture reste trompeuse: l’essentiel de la contrebande s’effectue de la Syrie vers le Liban, et non l’inverse.
À l’avenir, les accords commerciaux et industriels entre le Liban et la Syrie devront impérativement reposer sur une harmonisation des normes internationales, des certificats d’exportation et des standards douaniers. Faute de quoi, le déséquilibre persistera, faisant du marché syrien le principal facteur de risque pour l’économie libanaise.




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