Les pourparlers entre les États-Unis et la République islamique d’Iran s’ouvrent aujourd’hui à Mascate, dans le sultanat d’Oman, après plusieurs semaines de tensions extrêmes. Cette séquence a été marquée par des menaces militaires américaines répétées et par le déploiement d’une force navale significative autour du Golfe persique, traduisant un rapport de force assumé.
Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a indiqué que les échanges porteraient exclusivement sur le programme nucléaire iranien. Le choix d’Oman, plutôt que la Turquie initialement envisagée, revêt une dimension stratégique: le sultanat a déjà servi de canal de médiation lors de négociations sensibles par le passé. Ce cadre offre surtout à Téhéran l’opportunité de tenter de restreindre le périmètre des discussions à un seul dossier, en marginalisant d’autres enjeux régionaux majeurs.
Une volonté iranienne de cadrer strictement l’agenda
L’Iran cherche ainsi à imposer sa lecture des priorités, en évitant toute référence à son arsenal de missiles balistiques, à l’activité de ses réseaux de proxies ou à la situation des droits humains. Ces sujets, pourtant centraux pour la sécurité et la stabilité du Moyen-Orient, font l’objet d’une tentative délibérée d’écartement, visant à gagner du temps et à réduire la pression exercée sur les points les plus sensibles du régime, tout en maintenant les discussions sur un terrain jugé plus favorable.
Face à cette tentative de verrouillage, le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, n’a pas précisé quels thèmes avaient été formellement arrêtés entre les parties. Il a néanmoins rappelé ceux qui, selon Washington, doivent impérativement être abordés pour que les négociations débouchent sur des résultats tangibles: «le programme nucléaire iranien, l’ensemble de son dispositif de missiles balistiques, son soutien à des groupes armés et organisations terroristes, ainsi que la question des droits humains». Cette position traduit clairement la volonté américaine de refuser une approche limitée au seul nucléaire.
La focalisation exclusive de Téhéran sur ce dossier révèle une tactique évasive visant à retarder toute avancée substantielle et à éviter des concessions sur ses leviers de puissance les plus vulnérables. La pression américaine reste cependant constante et déterminée, limitant fortement les marges de manœuvre iraniennes.
L’expiration de New START et la recomposition des calculs nucléaires
Cette insistance iranienne pourrait s’expliquer par la conviction de pouvoir tirer parti d’un contexte mondial particulier, alors que les États-Unis seraient engagés dans des discussions avec la Russie autour d’une éventuelle refonte de l’accord New START, arrivé à expiration le 5 février 2026. Successeur des accords START I et II, New START avait été signé en 2011 puis prorogé en 2021 pour une durée de cinq ans.
Son non-renouvellement marque la fin de plus d’un demi-siècle de coopération stratégique russo-américaine en matière de contrôle des armements nucléaires, initiée avec les accords SALT I et II sous la présidence de Richard Nixon et la présidence du présidium soviétique de Leonid Brejnev, au cœur de la guerre froide. Tandis que SALT visait à plafonner les capacités nucléaires stratégiques, START I et II, conclus après l’effondrement du bloc de l’Est, avaient pour objectif de réduire les arsenaux nucléaires des États-Unis et de la Russie.
Les discussions en cours sur un éventuel successeur au traité New START s’inscrivent dans un contexte de fortes tensions internationales, accentuées notamment par la guerre en Ukraine. Selon le site d’information Axios, les États-Unis envisagent d’intégrer la Chine dans un futur cadre de négociation, ce qui traduirait les préoccupations croissantes de Washington face à l’évolution des capacités nucléaires d’autres puissances.
Un enlisement durable de ces discussions pourrait inciter certains États à développer ou à renforcer leurs capacités nucléaires. Dans ce climat d’incertitude stratégique, l’Iran pourrait estimer disposer d’une marge de manœuvre diplomatique accrue, percevant son dossier nucléaire comme un atout de négociation d’autant plus déterminant qu’il sait qu’une avancée de sa part serait susceptible de déclencher une réaction en chaîne, notamment une accélération du programme nucléaire saoudien, et se positionner ainsi parmi les acteurs capables de tirer parti de la situation.
Le précédent du JCPOA et les limites de la diplomatie nucléaire
Il convient toutefois de rappeler que le retrait américain du JCPOA en 2018, sous la présidence de Donald Trump, a démontré que Washington n’était pas disposé à accepter des compromis jugés insuffisants. Signé en 2015 entre l’Iran et les grandes puissances, le Joint Comprehensive Plan of Action visait à encadrer strictement le programme nucléaire iranien en échange d’une levée progressive des sanctions internationales. Le retrait des États-Unis a replacé Téhéran sous une pression économique et politique considérable.
Dans ce contexte, la volonté d’éviter une escalade régionale est largement partagée par les pays du Golfe, qui redoutent un chaos généralisé. Néanmoins, les menaces récentes formulées par l’Iran et par ses proxies soulignent que des négociations limitées au nucléaire ne constituent pas une garantie suffisante de sécurité régionale durable.
Une stratégie iranienne fondée sur le temps et la dissuasion indirecte
La République islamique d’Iran a historiquement tiré parti des alternances politiques dans les démocraties occidentales, misant sur la patience et le calendrier politique pour négocier dans des conditions plus favorables. Parallèlement, ses menaces de représailles à grande échelle en cas de conflit armé mettent en évidence la dangerosité de son arsenal de missiles et la solidité de ses réseaux de proxies.
Ces instruments de déstabilisation demeurent actifs dans plusieurs zones sensibles, notamment au Liban, où le Hezbollah continue de brandir la menace de son arsenal en soutien à Téhéran. Cette situation perdure malgré les efforts américains visant à conditionner leur soutien à l’armée libanaise au désarmement du mouvement, et laisse peu d’espoir d’une évolution notable tant que le régime iranien restera en place, ou, à tout le moins, tant qu’il continuera de s’appuyer sur une stratégie régionale fondée sur l’usage de forces supplétives.
En se concentrant exclusivement sur le nucléaire, les négociations actuelles offrent ainsi peu de garanties face à un régime théocratique autoritaire dont la stratégie repose sur la déstabilisation régionale et une posture de menace permanente envers ses voisins.
Vers une approche globale et contraignante
Les discussions engagées à Oman peuvent constituer un premier pas vers une désescalade, mais leur portée réelle dépendra de la volonté des États-Unis, comme l’a souligné Marco Rubio, de fixer un cadre clair et d’imposer le respect strict de l’ensemble des engagements exigés de l’Iran.
Toute avancée durable devra s’inscrire dans une approche globale, intégrant l’ensemble des menaces régionales, condition indispensable pour garantir une stabilité à long terme dans un Moyen-Orient profondément fragilisé et exposé à de multiples foyers de tension. À défaut, l’hypothèse d’une frappe militaire ne peut être écartée et demeure une perspective sérieuse.




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