Les Kurdes, obsession sécuritaire de la politique iranienne
Une femme membre du groupe anti-iranien Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK) se tient près d'une affiche représentant un camarade tué, dans l'enceinte de leur base située au cœur des montagnes de Qandil, dans la région autonome kurde du nord de l'Irak, le 5 mai 2014. ©Safin Hamid / AFP

La relation entre l'Iran et les Kurdes incarne l'une des contradictions les plus frappantes de la politique régionale au Moyen-Orient. D'un côté, Téhéran réprime violemment sa propre population kurde depuis des décennies. De l'autre, la République islamique entretient des liens économiques et sécuritaires croissants avec les Kurdes irakiens.

Cette dualité reflète une stratégie iranienne qui allie sécurisation intérieure et expansion d'influence régionale, tout en instrumentalisant systématiquement la question kurde selon ses intérêts géopolitiques.

Une répression historique

Depuis la révolution islamique de 1979, les Kurdes d'Iran ont subi une répression systématique qui trouve ses racines dans la politique de «sécurisation institutionnelle» héritée du régime Pahlavi. Selon le Middle East Institute, cette politique a transformé les revendications ethniques kurdes en menace sécuritaire justifiant des mesures extraordinaires.

Dès son premier discours à Qom en 1979, l'ayatollah Khomeini qualifiait les leaders kurdes de «mal de la terre», avant de déclarer le jihad contre eux en août de la même année.

La guerre du Kurdistan de 1979 à 1983 a coûté la vie à environ 10 000 Kurdes iraniens, dont 1 200 prisonniers politiques. L'ayatollah Sadeq Khalkhali, surnommé le «juge pendeur», a condamné des milliers de Kurdes à mort lors d'exécutions sommaires. Entre 1980 et 1992, plus de 271 villages kurdes ont été détruits selon Human Rights Watch, tandis qu'une campagne militaire entre juillet et décembre 1993 a visé 113 villages supplémentaires, plaçant le Kurdistan iranien sous contrôle militaire permanent avec 200 000 soldats déployés.

Cette répression n'a jamais cessé. Selon l’ancien rapporteur spécial des Nations unies sur les droits humains en Iran, Javaid Rehman, près de la moitié des prisonniers politiques iraniens sont des Kurdes ethniques, exécutés à un taux disproportionnellement élevé.

En 2024, l'ONG norvégienne Hengaw rapportait qu'au moins 13 kolbars, ces porteurs transfrontaliers souvent contraints à ce travail dangereux par la pauvreté, ont été tués ou blessés, dont 92% par les tirs directs des forces armées iraniennes.

L'instrumentalisation de la carte kurde en Irak

Paradoxalement, l'Iran a su développer une influence considérable auprès des Kurdes irakiens, exploitant les faiblesses du soutien occidental. Dès 1983, pendant la guerre Iran-Irak, Téhéran a joué sa propre «carte kurde» contre Saddam Hussein en s'assurant le soutien du Parti démocratique du Kurdistan irakien de Massoud Barzani et de l'Union patriotique du Kurdistan de Jalal Talabani.

Après l'invasion américaine de l'Irak en 2003, l'importance économique de l'Iran pour le Kurdistan irakien a significativement augmenté, atteignant plus de 2 milliards de dollars d'échanges commerciaux. Le Jerusalem Center for Security and Foreign Affairs (JCFA) précise qu'en 2014, ce commerce bilatéral approchait les 4 milliards de dollars, faisant de l'Iran un partenaire commercial majeur, particulièrement dominant dans les zones proches de la frontière contrôlées par l'Union patriotique du Kurdistan.

Le soulèvement «Femme, vie, liberté» et ses conséquences

La mort de Mahsa Amini en septembre 2022 a marqué un tournant historique. Pour la première fois, des protestations nées dans les régions kurdes ont résonné à travers tout l'Iran. Le slogan «Femme, Vie, Liberté» offrait une opportunité rare de remettre en question la politique anti-kurde du gouvernement. Pourtant, le régime a rapidement divisé l'opposition en instrumentalisant le patriotisme contre les Kurdes.

Selon le think tank néerlandais Clingendael, le régime a même tenté de provoquer les partis d'opposition kurdes basés en Irak. À Oshnavieh, au nord-ouest de l'Iran, les forces militaires et gouvernementales ont été évacuées pendant 36 heures dans l'espoir que la population locale ferait appel aux peshmergas kurdes iraniens basés en Irak, offrant ainsi un prétexte pour attaquer sous couvert de lutte contre le séparatisme. Les partis kurdes, fidèles à leur accord de 1996 avec le gouvernement régional du Kurdistan irakien de ne pas utiliser le territoire irakien pour des activités militantes en Iran, ont refusé de mordre à l'hameçon.

La répression qui a suivi a été brutale. Plus de 400 manifestants ont été tués fin 2022 et début 2023. Lors de la guerre entre Israël et l'Iran l'été dernier, six prisonniers politiques, dont deux Kurdes iraniens, ont été exécutés dans diverses prisons iraniennes, rapporte le Washington Institute, citant l'organisation Hengaw. Lors des manifestations de janvier 2026, au moins 734 personnes ont été arrêtées à travers l'Iran, dont plus de 300 dans les villes kurdes, beaucoup ayant déjà participé aux manifestations de 2022-2023.

Le PJAK, alibi sécuritaire de Téhéran

La répression iranienne s'appuie aussi sur l'existence du Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK), branche iranienne du PKK. Bien que militairement limité, le PJAK reste, selon le Washington Institute, la seule organisation disposant d'une présence armée opérationnelle sur le territoire iranien, depuis les montagnes de Qandil.

Cette réalité permet à Téhéran d'assimiler les revendications kurdes à une menace séparatiste armée et de justifier la militarisation permanente des provinces kurdes. L'annonce, début 2025, par le PKK de son désarmement n'a pas modifié cette approche, le PJAK ayant refusé de déposer les armes.

Une situation sans issue apparente

La relation entre l'Iran et les Kurdes reste prisonnière d'un paradoxe fondamental. Téhéran maintient une répression féroce contre ses Kurdes tout en cultivant des liens pragmatiques avec ceux d'Irak, motivé par ses ambitions régionales et sa crainte d'une alliance kurdo-occidentale à ses frontières.

Les Kurdes iraniens, troisième groupe ethnique du pays avec 8 à 12 millions de personnes sur une population totale de 90 millions d’Iraniens, continuent de revendiquer des droits d'autonomie dans un Iran fédéral, et non la séparation que le régime leur attribue pour les discréditer.

Comme le conclut Clingendael, l'élite dirigeante iranienne considère les revendications ethniques comme des menaces à court terme pour l'intégrité de l'Iran, même si traiter ces questions est une condition nécessaire au maintien de la stabilité politique à long terme.

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