Astrologie, tarot, voyance, oracles: ces pratiques ont toujours accompagné les sociétés et les cultures, sous des formes diverses. En huit volets, cette série explore leur place aujourd’hui, leurs usages, leurs rituels, leurs figures, leurs marchés, leurs dérives et leur présence persistante dans la culture, afin de comprendre ce que leur succès continu dit de nos attentes, de nos doutes et de notre rapport à l’avenir.
La voyance attire, rassure, intrigue. Mais elle peut aussi enfermer, fragiliser, parfois ruiner. Sans stigmatiser ni caricaturer, ce volet explore les dérives possibles d’un secteur peu encadré, à la frontière entre écoute, croyance et vulnérabilité.
La voyance n’est pas, en soi, un danger. Pour beaucoup, elle reste une consultation ponctuelle, un moment de curiosité, parfois un simple jeu symbolique. Mais à mesure qu’elle se banalise, qu’elle se professionnalise et qu’elle s’inscrit dans des logiques marchandes, ses zones d’ombre deviennent plus visibles. Elles ne relèvent pas de l’exception. Elles émergent là où l’attente rencontre la fragilité.
Car la voyance attire rarement par hasard. On consulte souvent dans des moments de trouble. Rupture affective, deuil, solitude, difficultés financières, inquiétudes liées à la santé. Autant de situations où la parole se fait urgente, où l’on cherche une certitude, ou au moins un apaisement. C’est précisément dans cet espace que les dérives peuvent s’installer.
La première tient à la dépendance. Certaines consultations ne s’arrêtent pas. Elles se répètent, s’enchaînent, deviennent un réflexe. On consulte avant de décider, puis pour confirmer, puis pour se rassurer. La parole du voyant finit par remplacer le jugement personnel. L’autonomie se fragilise. Le doute aussi, paradoxalement, disparaît. On ne cherche plus à comprendre, mais à être guidé.
Cette dépendance n’est pas toujours provoquée consciemment. Elle s’installe souvent à bas bruit. Le discours est rassurant. Il promet une amélioration prochaine, un déblocage, une réponse différée. L’espoir est maintenu, jamais totalement satisfait. C’est cette attente prolongée qui crée l’attachement.
Certaines pratiques vont plus loin. Elles jouent sur la peur. Malédictions évoquées à demi-mot, énergies négatives, blocages supposés qu’il faudrait lever à l’aide de rituels payants. Le scénario est connu. Il vise à créer un problème pour vendre la solution. Dans ces cas-là, la voyance cesse d’être un espace de parole. Elle devient un instrument de pression.
Les dérives financières sont les plus visibles. Facturations excessives, consultations à rallonge, rituels hors de prix. Des personnes témoignent de sommes considérables dépensées en quelques semaines. Souvent dans la honte. Car reconnaître s’être laissé prendre revient à admettre sa vulnérabilité. Beaucoup préfèrent se taire.
La frontière entre croyance et manipulation est parfois difficile à tracer. Tous les voyants ne sont pas des abuseurs. Certains posent des limites claires. Ils refusent de répondre à certaines questions, notamment médicales ou juridiques. Ils rappellent que rien n’est figé. Mais le secteur reste largement non régulé. Cette absence de cadre favorise les abus.
La question de la santé est particulièrement sensible. Annoncer ou suggérer une maladie, promettre une guérison, détourner d’un suivi médical. Ces pratiques existent, malgré les interdictions affichées. Elles exploitent l’angoisse la plus profonde. Celle du corps qui lâche. Les conséquences peuvent être graves.
Il y a aussi les dérives plus diffuses. Une vision du monde qui se referme. Une lecture systématique des événements à travers le prisme de signes, d’influences invisibles. Tout devient message. Tout devient interprétation. La réalité se trouble. Ce glissement est rare, mais il existe. Et il isole.
Pourtant, il serait trop simple de réduire ces dérives à la seule voyance. Elles révèlent surtout un manque plus large. Manque d’écoute accessible. Manque d’accompagnement dans les moments de fragilité. Manque de réponses claires face à l’incertitude. La voyance vient occuper ces vides. Parfois maladroitement. Parfois dangereusement.
Ce qui fascine dans la voyance est aussi ce qui la rend risquée. Sa capacité à parler à l’intime. À toucher juste. À donner le sentiment d’être compris. Cette proximité est précieuse, mais elle exige une responsabilité. Lorsqu’elle est absente, la relation bascule.
Les pouvoirs publics peinent à encadrer un secteur protéiforme, mouvant, souvent numérique. Les plateformes affichent des chartes, mais les contrôles restent limités. La vigilance repose encore largement sur les individus eux-mêmes. Or, dans les moments de détresse, cette vigilance est affaiblie.
La voyance contemporaine se tient donc sur une ligne étroite. Entre accompagnement et emprise. Entre écoute et exploitation. Entre fascination et danger. La plupart du temps, elle reste inoffensive. Mais lorsqu’elle dérape, elle touche là où cela fait le plus mal.
Ce n’est ni la croyance ni le doute qui posent problème. C’est l’asymétrie. Celle entre celui qui cherche et celui qui prétend savoir. Lorsque cette asymétrie est exploitée, la voyance cesse d’être un langage symbolique. Elle devient une prise de pouvoir.
À suivre : Pourquoi la voyance et l’occultisme fascinent toujours le cinéma, les séries et la littérature.




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