Poétesse de l’exil et de la ferveur, Vénus Khoury-Ghata s’est éteinte à Paris à l’âge de 89 ans. Grande dame des lettres francophones, elle laisse une œuvre puissante, traversée par la mémoire, la condition des femmes et une méditation singulière sur la mort. À travers ses propres mots, sa voix continue de parler et surtout de veiller.
Elle est morte à Paris, loin de la montagne libanaise où elle est née, mais rien, chez Vénus Khoury-Ghata, n’a jamais vraiment obéi à la logique des séparations nettes. Toute son œuvre s’est construite dans cet espace de tension entre deux rives, deux langues, deux fidélités. L’exil n’y fut jamais une rupture franche, mais une condition d’écriture. Un état intérieur.
Née en 1937 à Bécharré, village de Khalil Gibran, elle évoquait ce lieu comme «au nord de tous les nords», un territoire originel de lumière et de bonheur, marqué par la présence d’un père militaire francophone, interprète auprès du Haut-Commissariat français durant le mandat, et d’une mère issue de la terre. Entre la langue de l’administration et celle du sol, entre l’autorité et la matière, s’est forgée très tôt une conscience aiguë de l’entre-deux.
Très jeune, elle se tourne vers la littérature. Après des études à l’École supérieure de lettres de Beyrouth, elle publie ses premiers recueils de poésie dans les années 1960. Le roman viendra ensuite, avec Les Inadaptés en 1971. Déjà, son écriture est dense, imagée, traversée par les thèmes qui ne la quitteront plus: l’arrachement, la solitude, la violence symbolique, et surtout la place centrale des femmes. Des femmes souvent confrontées à un monde dominé par les hommes, mais jamais réduites au silence.
Couronnée par le Grand Prix de poésie de l’Académie française en 2009 puis par le Goncourt de la poésie en 2011 pour l’ensemble de son œuvre, Vénus Khoury-Ghata s’est imposée comme l’une des grandes voix de la poésie contemporaine. Au fil de plus d’un demi-siècle d’écriture, elle a construit une œuvre considérable, forte de près de quarante livres – romans et recueils de poésie publiés depuis les années 1960 et traduits dans une quinzaine de langues. De Les Inadaptés (1971) à La Maison aux orties, Le Moine, l’Ottoman et la Femme du Grand Argentier ou encore Quelle est la nuit parmi les nuits, son écriture n’a cessé d’interroger l’exil, la mémoire, la violence faite aux femmes et une relation singulière à la mort, faisant d’elle une figure majeure des lettres francophones contemporaines.
Mais au-delà des distinctions, ce sont ses mots – dits, écrits, assumés – qui dessinent le plus fidèlement son portrait.
Le bonheur, chez elle, n’est jamais figé. Elle le disait sans détour: «Le bonheur est une chose qui change continuellement de critère. Dans le temps, être heureuse signifiait avoir un mari, des enfants, un bel appartement et une bonne situation sociale. Aujourd’hui, être heureuse, c’est avoir écrit tous les jours les pages que je demande à ma plume d’écrire. C’est ça le bonheur pour moi !» Loin d’être un état, le bonheur, pour elle, est une exigence quotidienne.
La douleur, en revanche, a un nom et une date. La plus grande peine de sa vie ne se dissout pas dans une formule abstraite: « De perdre mes parents et de vivre loin de mon pays a été très pénible pour moi. Mais la mort de Jean Ghata m’a jeté dans un puits de folie. Heureusement que j’ai pu me reprendre à temps, un an plus tard, grâce à la reprise de l’écriture qui a toujours été une consolation et une thérapie pour moi.» L’écriture n’efface pas la chute; elle devient appui dans un premier temps, puis respiration possible après l’effondrement.
À cette douleur répond une joie, profonde, intime, liée à la transmission: «Lorsque ma fille Yasmine s’est mise à écrire. J’ai eu l’impression de lui avoir transmis quelque chose. Il est vrai qu’on n’a pas su garder son père, mais on a gardé l’esprit de son père qu’elle a raconté dans son premier livre. (…) J’ai également eu un moment de grande joie lorsqu’elle a eu son fils, qui ressemble beaucoup à son père. C’est un peu comme s’il était revenu à la maison…» Chez Vénus Khoury-Ghata, la filiation n’est jamais biologique seulement. Elle est spirituelle, presque invisible, mais tenace.
«Je ne suis pas une eau tiède, je bous tout le temps comme une bouilloire»
Elle se décrivait sans détour, consciente de ce qui la portait autant que de ce qui l’épuisait: «L’exaltation, la passion, je suis une fervente passionaria. Je ne suis pas une eau tiède, je bous tout le temps comme une bouilloire. Si je m’ennuie, je crois que je mourrais tout de suite !» Cette exaltation la portait à un rythme effréné, parfois jusqu’à l’épuisement, mais elle refusait toute tiédeur, toute immobilité.
Excessive, elle l’assumait jusque dans l’amour des livres et des autres: «D’être excessive en aimant les êtres, les choses, les mots, les livres… Si j’aime un livre, alors il faut que tout le monde l’aime !» Cette ferveur l’a conduite à défendre des auteurs, à convaincre, à insister, à créer même des espaces de reconnaissance lorsque ceux-ci faisaient défaut.
À cette passion répondait une difficulté plus secrète, qu’elle formulait avec la même lucidité: «Accepter d’être servie. Je ne supporte pas, je veux tout faire moi-même. Encore un peu, je ressemellerais mes chaussures toute seule !» Cette incapacité à se laisser porter ne relevait ni de l’orgueil ni du refus des autres, mais d’un rapport exigeant à la vie. Faire soi-même. Ne rien devoir. Même dans la fatigue, même dans la douleur. Une autonomie presque indissociable de sa manière d’écrire et de vivre.
La mort, longtemps redoutée, est devenue chez elle une interlocutrice familière: «Elle m’effrayait beaucoup avant quand j’étais très jeune… (…) Et puis quand mon mari est mort, je l’enviais parce qu’il était parti et qu’il m’avait laissée seule… et j’ai fini par apprivoiser la mort à travers mes livres. (…) La mort est devenue pour moi un aboutissement naturel de ma vie…» Loin de la nier, elle l’intègre dans une œuvre où les morts continuent de parler.
Et puis il y a cette phrase, devenue aujourd’hui presque testamentaire: «J’assure beaucoup ! Même morte ! (…) Oui, même morte, je crois que je me relèverai de ma tombe pour dresser ma table, cuisiner et revenir le soir dans ma tombe…» Ce n’est pas une plaisanterie. C’est une éthique de vie. L’écriture comme table dressée pour les autres.
Ce qu’elle souhaitait qu’on dise d’elle est d’une sobriété presque austère: «Elle a fait une œuvre cohérente ! Ceci est très important pour moi.» Pas de légende. Une œuvre tenue, fidèle à ses lignes de force.
À la fin, il restait ce rêve simple et douloureux: «Pouvoir autant vivre au Liban qu’en France… voir la mer… La France m’a construite moralement et professionnellement, mais elle m’a détruite physiquement.» Le soleil (lui) manquant jusque dans les os. La nostalgie non idéalisée, mais ressentie dans le corps.
Il y avait enfin cette projection ultime, non pas théâtrale mais profondément intime, lorsqu’on lui demandait comment elle passerait ses dernières heures si le temps lui était compté. Elle ne parlait ni de solitude ni de retraite silencieuse. Elle répondait avec la même fidélité aux liens et aux mots qui avaient structuré toute sa vie: «Avec ma famille : mes trois enfants libanais et ma fille qui est là, et mes petits-enfants… Ceux qui sont au Liban me manquent et je suis fière d’avoir transmis mon amour de la littérature à ma fille Yasmine et à mon fils Ghassan. C’est le plus bel héritage que j’ai donné à ces deux-là : l’amour des mots…»
Jusqu’au bout, l’horizon n’était ni la fin ni le retrait, mais la continuité: des enfants, des livres, une langue transmise comme on transmet un feu. Elle l’incarnait si bien ce feu!
Aujourd’hui, elle n’est plus là pour dresser la table. Et pourtant, ses livres continuent d’accueillir. Pour nous autres qui la pleurons, il reste cette voix, déposée comme une épitaphe, non pour clore, mais pour veiller:
«Pleure comme si la rivière était entrée en toi
disent les gens de l’eau
Et laisse ta voix derrière toi
pour mieux t’écouter par temps de pluie»
Vénus Khoury-Ghata, Gens de l’eau, Mercure de France, 2018




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