Astrologie, tarot, voyance, oracles: ces pratiques ont toujours accompagné les sociétés et les cultures, sous des formes diverses. En huit volets, cette série explore leur place aujourd’hui, leurs usages, leurs rituels, leurs figures, leurs marchés, leurs dérives et leur présence persistante dans la culture, afin de comprendre ce que leur succès continu dit de nos attentes, de nos doutes et de notre rapport à l’avenir.
La porte se referme doucement. La lumière est tamisée, l’air légèrement parfumé. Une table, deux chaises, une nappe, quelques bougies. Sur la table, plusieurs jeux de cartes, disposés avec soin, et, à portée de main, un grand livre d’astrologie. Rien d’extraordinaire. Rien d’improvisé non plus. Tout est prêt. Pourtant, la séance n’a pas encore commencé.
Elle ne débute qu’à un moment précis, ritualisé. Lorsque le consultant prend les cartes. Il les mélange longuement. Il les coupe. Parfois une fois, parfois plusieurs. Tant que les cartes n’ont pas été touchées, rien n’est engagé. La voyance commence là, et seulement là. Avant, il n’y a que le cadre et la préparation.
Le silence s’installe. Il n’est ni lourd ni vide. Il fait pleinement partie du dispositif. Ici, le temps se détache du rythme habituel. C’est un espace à part, où la parole peut circuler différemment. Mais dès ces premières minutes, une distinction essentielle apparaît, invisible pour qui ne sait pas regarder : toutes les voyantes ne travaillent pas selon les mêmes règles, ni avec la même honnêteté.
Les gestes sont réglés. La voyante commence par le grand tirage. C’est lui qui ouvre la séance. Il couvre une période large, parfois l’année entière. Il donne une orientation générale. Ce premier tirage ne répond pas encore aux questions. Il dessine un décor. Il fait apparaître des lignes dominantes.
Vient ensuite un second jeu, consacré au temps plus proche. Il resserre la lecture. Il éclaire l’avenir immédiat, les semaines ou les mois à venir. Ce tirage précise ce qui a été aperçu dans le premier. Il confirme, nuance ou remet en question certaines pistes.
Ce n’est qu’après cette double lecture que la séance entre dans sa phase la plus attendue. Les questions peuvent alors être posées. Elles sont rarement uniques. On en formule plusieurs, souvent liées à des domaines concrets: travail, relations, décisions à prendre, santé, etc. Pour chacune, un tirage précis est effectué. On affine. On entre dans le détail. Chaque support a alors un rôle clair.
Chez les vraies voyantes – elles sont rares – cette organisation des tirages est stricte. Les cartes ne parlent pas toutes du même temps. Certaines éclairent une situation actuelle. D’autres se projettent sur les semaines à venir. D’autres encore cherchent à dessiner une trajectoire plus large. Le grand tirage annuel, lui, donne le rythme général.
À côté des cartes, le livre d’astrologie occupe une place bien définie. Il n’est pas là pour faire joli. On l’ouvre pour vérifier un mouvement réel : position des planètes, transits, rencontres planétaires, selon le jour, le mois, l’année de naissance du consultant. Parfois même l’heure. Les informations sont croisées et viennent compléter les cartes.
C’est ici que la séparation devient claire. Les vraies voyantes travaillent avec méthode. Elles demandent des informations précises. Elles prennent leur temps. Elles acceptent de dire qu’une réponse n’est pas immédiate, qu’un tirage doit être approfondi, qu’un point reste fermé. Elles savent surtout que leur crédibilité repose sur une chose simple et risquée: répondre clairement.
Quand la méthode cède au flou
À l’inverse, les fausses voyantes sont omniprésentes. Elles occupent les plateformes, les annonces en ligne. Elles reproduisent les mêmes gestes, utilisent parfois les mêmes jeux, mais pour produire un discours profondément différent. Les cartes deviennent interchangeables. Le tirage perd toute notion de temps. Le propos, lui, se réfugie dans des généralités.
La voyante parle peu au début. Elle observe. Elle laisse le consultant raconter, hésiter, exposer une situation plus qu’une question. Chez les praticiennes sérieuses, ce temps sert à préparer la séance, à comprendre ce qui sera posé ensuite. Chez les autres, il permet surtout de recueillir assez d’éléments pour ajuster ensuite un discours souple et facilement adaptable.
Contrairement à l’image spectaculaire souvent associée à la voyance, les vraies consultations sont sobres. Il n’y a pas de révélations fracassantes. Pas de phrases définitives lancées à la légère. Les réponses sont parfois courtes, parfois inconfortables. Elles peuvent aller à l’encontre de l’attente. Elles peuvent dire non. Dire qu’un projet n’aboutira pas. Qu’une relation est déjà terminée, même si le consultant ne veut pas l’admettre. Trancher implique un risque : celui de se tromper, mais aussi celui de décevoir.
Les fausses voyantes, elles, ne prennent jamais ce risque. Leur discours est rassurant. Tout devient affaire de périodes, d’énergies et de passages. Le futur reste volontairement flou, assez large pour que toute issue puisse, plus tard, être considérée comme juste. Ce flou n’est pas une prudence, mais une tactique.
Ce qui se dit pendant ces séances concerne pourtant moins l’avenir lointain que le présent. Les inquiétudes apparaissent. Les tensions déjà là prennent forme. Travail incertain, relation fragile, fatigue morale, santé instable. Les vraies voyantes savent distinguer ce qui relève de l’état actuel et ce qui, selon elles, s’inscrit réellement dans le temps à venir. Les fausses entretiennent volontairement cette confusion, donnant au présent l’apparence d’une prédiction.
Le consultant n’est jamais totalement passif. Il réagit, précise et parfois corrige. Dans les séances floues, cette interaction devient le moteur même de la voyance : plus il parle, plus le discours s’ajuste. Dans les séances rigoureuses, l’échange existe aussi, mais il ne fabrique pas la réponse.
Le décor intime encourage la confidence. On dit ici ce que l’on ne dit pas ailleurs. Cette promesse d’écoute explique pourquoi même les voyances les plus vagues peuvent laisser une impression durable. Mais l’écoute ne suffit pas à faire une voyante. Et la bienveillance ne remplace ni la méthode ni le courage de dire. À la fin, la différence est évidente. Les vraies voyantes concluent sans détour. Elles rappellent que rien n’est totalement figé, mais elles assument ce qu’elles ont annoncé. Les fausses ferment la séance en douceur, laissant derrière elles des phrases ouvertes, capables de s’adapter à toutes les issues et toutes les situations.
En quittant la pièce, on ne sait pas toujours ce que l’on pense. On n’a pas forcément entendu ce que l’on espérait. Mais lorsque la parole a été claire, quelque chose a bougé. Une décision s’impose, même inconfortable. À l’inverse, lorsque tout est resté vague, on repart avec l’impression d’avoir été écouté, sans jamais avoir été réellement éclairé.
La voyance apparaît alors pour ce qu’elle est: soit une pratique exigeante, rare, qui accepte le risque de répondre et de trancher, soit un discours de généralités qui prospère sur l’incertitude. Les cartes, les livres, les tirages ne font pas la différence. Ce qui la fait, c’est le courage de dire et d’assumer ce qui est dit.
À suivre : Pourquoi la voyance est-elle historiquement et majoritairement une affaire de femmes?




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