Le Sénégal, champion d’Afrique au bout du chaos
Sadio Mané exulte après le sacre du Sénégal face au Maroc en finale de la CAN, dimanche à Rabat. ©AFP

À Rabat, le Sénégal a décroché la Coupe d'Afrique des nations  au terme d’une finale irrespirable contre le Maroc (1-0 a.p.). Un match promis au prestige, basculé dans l’absurde : but refusé, penalty, colère, longs arrêts de jeu… puis une frappe qui tranche tout. Au bout du vacarme, les Lions de la Teranga s’offrent un deuxième sacre continental.

Rabat avait sorti les habits du sacre. Un stade chauffé à blanc, un pays hôte en quête d’un titre attendu depuis un demi-siècle, et en face, un Sénégal au pedigree déjà solide, venu pour casser le scénario écrit d’avance. Sur le papier, c’était une finale de CAN premium. Sur la pelouse, ce fut surtout une finale à étages, un match qui a changé de nature en cours de route : du football d’abord… puis une soirée de nerfs.

Pendant une heure, l’affiche a tenu sa promesse. Pas forcément belle, souvent hachée, mais tendue, vivante, pleine de petites batailles. Le Maroc a eu la possession, le Sénégal a eu le contrôle émotionnel : une équipe qui accepte de souffrir sans se désunir, qui défend en meute et qui attend son moment comme on attend une ouverture en plein embouteillage.

Le Maroc, lui, jouait avec l’avantage invisible du domicile : chaque duel remporté déclenchait une vague, chaque incursion faisait monter la température. Mais face à cette équipe sénégalaise, les vagues se brisaient souvent sur la même digue : une charnière rude, des replis disciplinés, et un gardien qui ne raconte pas sa vie.

Le moment où tout déraille
La finale a basculé dans ces minutes où la tête devient plus lourde que les jambes. À l’approche du temps additionnel, le Sénégal croit toucher la délivrance sur une action dans la surface : le ballon finit au fond… puis le but s’évapore. Un coup de sifflet, une décision qui tombe, et le match perd instantanément sa logique.

Derrière, tout s’enchaîne trop vite : contestations, attroupements, tension qui grimpe dans les travées, et ce sentiment que la rencontre glisse vers un terrain où le football n’est plus le seul acteur. Le Maroc obtient ensuite un penalty, et la cocotte-minute explose. Les Sénégalais protestent, reculent, s’agacent, et à un moment, choisissent même de quitter la pelouse, comme pour dire : stop, on ne joue plus dans ces conditions.

C’est là que le capitaine a pris le match par le col. Sadio Mané a joué le rôle qu’on demande aux vrais patrons dans les soirées toxiques : rassembler, calmer, ramener tout le monde à l’essentiel. Pas un discours pour la galerie : un geste d’autorité. Revenir, reprendre, finir. Parce qu’une finale, ça se gagne aussi en restant debout quand la scène devient floue.

La panenka qui a tout changé
Puis est venue l’image qui collera à cette CAN : Brahim Diaz face au point de penalty, dans un stade électrique, après une longue interruption qui a refroidi et chauffé tout le monde à la fois. Le Maroc avait là une balle de titre. Une occasion royale. Et Diaz a choisi le geste le plus cruel quand il rate : la panenka.

Edouard Mendy, lui, n’a pas acheté le bluff. Resté solide, resté sur ses appuis, il a cueilli le ballon et, avec lui, un morceau du rêve marocain. Le stade a vacillé. Le Maroc a perdu d’un coup ce qu’il croyait déjà tenir. Et le Sénégal a compris une chose : cette finale ne se gagnerait pas proprement, mais elle se gagnerait quand même.

Pape Gueye, coup de marteau
La prolongation a commencé comme un match neuf, sauf que les visages disaient l’inverse. Et dans ce nouveau chapitre, le Sénégal a frappé tout de suite, sans laisser le Maroc se remettre de son penalty manqué. Pape Gueye s’est arraché au marquage, s’est mis en position, et a déclenché une frappe de déménageur. Pas une action en dentelle : un coup de massue.

Le ballon est parti comme une promesse tenue. Direction la lucarne. 1-0. Rabat s’est figé une seconde. Le Sénégal venait de transformer le chaos en avantage, l’orage en tremplin. Le genre de but qui ne raconte pas une domination : il raconte une capacité à tuer le match au moment où les autres cherchent encore leurs repères.

Le Maroc a tenté de réagir. Avec le public, avec l’orgueil, avec le tout pour le tout. Mais la soirée était tordue jusqu’au bout : entre changements déjà consommés et blessure tardive, les Lions de l’Atlas ont fini diminués, contraints de bricoler pour courir après l’égalisation. Ils ont poussé, oui, mais sans réussir à fissurer une défense sénégalaise devenue bloc de granit.

Et même quand une occasion nette s’est présentée, même quand le Sénégal a laissé traîner une seconde chance de tuer définitivement la finale, il est resté cette impression : les Lions de la Teranga étaient entrés dans un mode survie de champions. Pas spectaculaire. Mais terriblement efficace.

Le deuxième sacre, le même adn
Au coup de sifflet final, le Sénégal n’a pas seulement gagné un trophée. Il a validé un statut : celui d’une sélection qui sait voyager, encaisser les scénarios hostiles, et ressortir avec la coupe sous le bras. Deuxième sacre continental après celui de 2021, et surtout victoire symbolique : réussir là où tant d’autres se sont perdus, dans un contexte brûlant, face à un pays hôte porté par son histoire et son public.

Dans ce sacre, il y a des têtes d’affiche – Mané, évidemment, encore là quand ça tremble – mais aussi une idée collective : celle d’un groupe qui ne se disloque pas quand l’arbitrage, le temps additionnel et la pression font dérailler le fil. Une équipe qui se nourrit de l’adversité au lieu de s’y noyer.

Le Maroc, lui, reste à quai. La finale à domicile devait être le rendez-vous avec l’Histoire ; elle se transforme en rendez-vous manqué, douloureux, rageant, avec une scène qui hantera longtemps : ce penalty raté, ce geste trop audacieux au pire moment, et ce silence qui a suivi.

Cette CAN 2025 devait couronner une fête. Elle a couronné une bataille. Le Sénégal n’a pas gagné la plus belle finale ; il a gagné la plus compliquée. Et parfois, c’est exactement comme ça qu’on reconnaît un champion : quand tout devient confus, quand le match menace d’échapper à tout le monde, il reste celui qui met un coup franc… dans l’ordre du monde. À Rabat, ce coup s’appelait Pape Gueye. Et le Sénégal, lui, s’est offert une deuxième étoile au milieu de l’orage.

 

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