Manifestations en Iran : Téhéran face à ses limites, Trump face à ses lignes rouges
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Dans les rues de Téhéran, le portrait d’Ali Khamenei brûle. Il crépite sous les cris d’une population qui ne demande plus des ajustements mais la chute d’un régime. En même temps, et dans les cercles du pouvoir iranien, Donald Trump est représenté dans un sarcophage de pharaon brisé, symbole d’une figure que le guide suprême iranien affirme voir vaciller.

En effet, dans un message en persan accompagnant l’image publiée, lundi matin, sur X, ce dernier s’en prend directement au président américain : « Cette figure paternelle qui siège là avec arrogance et fierté, jugeant le monde entier, devrait elle aussi savoir que généralement, les tyrans et les oppresseurs de ce monde, tels que Pharaon, Nimrod, Reza Khan, Mohammad Reza et leurs semblables, ont été renversés alors qu’ils étaient au sommet de leur orgueil ». Et de conclure : « Celui-ci sera lui aussi renversé. »

Derrière cette bataille d’images se joue une confrontation bien plus concrète et décisive, d’autant que la publication intervient au moment d’une escalade marquée entre Téhéran et Washington. Depuis plusieurs semaines, Trump menace l’Iran d'« options très fortes » en réponse à la répression des manifestations populaires, tandis que les autorités iraniennes avertissent qu’un éventuel assaut américain serait aussitôt répliqué.

Dans ce contexte tendu, se posent des questions cruciales sur les capacités réelles et les marges de manœuvre de chaque camp. Jusqu’où l’Iran peut-il transformer ses menaces en actions concrètes, et dans quelle mesure les États-Unis sont-ils prêts à passer de la parole à l’action ? Quels sont les seuils de tolérance, les calculs politiques et les déclencheurs susceptibles de précipiter l’un ou l’autre dans un affrontement direct ?

Trump, la ligne rouge et la diplomatie sous pression

L’annonce, dimanche, d’une rencontre entre Donald Trump et des responsables iraniens n’est pas contradictoire avec la montée des menaces. Elle en est le prolongement logique.

C’est à bord de son avion Air Force One que le président américain a estimé que l’Iran franchissait progressivement la « ligne rouge » qu’il avait fixée concernant la répression meurtrière des manifestants. Il a précisé que l’armée examinait des « options très sérieuses » pour répondre à ces dépassements. Peu après, il a ajouté que Téhéran avait pris contact samedi pour entamer des discussions et que des négociations avec les dirigeants de la République islamique étaient en cours de préparation. Il a toutefois laissé entendre qu’une intervention militaire restait possible avant même que la rencontre ait lieu.

Commentant ces propos, un expert en géopolitique, spécialisé dans les affaires du Moyen-Orient, affirme : « Donald Trump fonctionne par pression maximale, imprévisibilité et mise en scène de la force. Il ne s’agit pas d’un président doctrinal. Il n’intervient que si le coût politique de l’inaction devient supérieur à celui de l’action. »

D’après lui, la ligne rouge « trumpienne » à l’égard de l’Iran – l'élimination massive de manifestants (544 morts en Iran depuis le début du mouvement de contestation, selon l'organisation Hrana) – a déjà été franchie. Néanmoins, « tant qu’aucun événement ne crée un choc émotionnel ou stratégique majeur (mort d’Américains, attaque spectaculaire, humiliation publique), le président américain privilégiera la menace à l’engagement », estime-t-il. Quelles options se posent donc pour Washington ?

Une intervention américaine, si elle devait avoir lieu, ne ressemblerait pas, suggère l’expert interrogé par Ici Beyrouth, aux conflits du passé. Les cyberattaques restent, selon lui, l’arme la plus probable : sabotage des systèmes de commandement, perturbation des réseaux énergétiques, désorganisation silencieuse mais profonde. Des frappes ciblées, limitées, restent envisageables, mais toujours pensées pour éviter l’engrenage régional. La guerre totale n’est pas exclue, mais elle n’est ni souhaitée ni recherchée. La préférence va à une guerre invisible, réversible, niée, précise-t-il.

De l’autre côté, Téhéran n’est pas inerte. « La situation est désormais totalement sous contrôle », a assuré, lundi matin, le ministre des Affaires étrangères iranien, Abbas Araghchi. Et d’ajouter que l'Iran « est tout à fait préparé pour la guerre » mais aussi « prêt à négocier », dans le cas où « ces négociations [sont] équitables, fondées sur l’égalité des droits et le respect mutuel ».

Par ailleurs, sur le plan militaire, si la guerre de douze jours qui a opposé les États-Unis à l’Iran, en juin 2025, a infligé des pertes importantes à Téhéran, le pays reste loin d’être neutralisé.

L’Iran après la guerre de douze jours

La guerre de douze jours a laissé des traces profondes en Iran. Les frappes américaines ont ciblé des infrastructures clés, des systèmes de défense, des dépôts, des capacités de commandement. Sur le plan technologique, l’Iran a encaissé des pertes qu’il ne peut compenser à court terme face à une superpuissance comme les États-Unis.

Toutefois, l’erreur, selon l’expert interrogé, serait de mesurer la puissance iranienne à l’aune d’une armée conventionnelle classique. L’Iran ne gagne pas par supériorité, mais par endurance. Son appareil militaire repose sur la dispersion, la redondance, la production locale de missiles et de drones et une capacité éprouvée à reconstituer rapidement des systèmes détruits, parfois à moindre coût, mais en quantité suffisante pour maintenir la pression.

Autrement dit, l’Iran n’est pas capable de gagner une guerre frontale, mais il reste capable de rendre une victoire américaine politiquement coûteuse. C’est cette logique, et non la recherche d’un affrontement décisif, qui sous-tend l’essentiel de ses menaces, indique-t-il.

Une dissuasion calibrée

Pour en revenir aux déclarations belliqueuses iraniennes dont il a été question plus haut, celles-ci peuvent donner l’impression d’une fuite en avant verbale. Or, la réalité est telle qu’elles s’inscrivent, selon l’expert, dans une stratégie de dissuasion asymétrique maîtrisée.

Téhéran sait ce qu’il ne peut pas faire, c’est-à-dire affronter directement les États-Unis, mais il sait aussi ce qu’il peut encore faire : frapper sans déclencher une guerre totale.

L’attaque du 23 juin 2025 contre une base américaine illustre parfaitement cette logique. Ni accident, ni geste désespéré, elle a été conçue comme un signal. Une démonstration de portée, de précision relative et de volonté, sans franchir le seuil qui obligerait Washington à une riposte massive.

« Ce jour-là, l’Iran n’a pas cherché l’escalade. Il a rappelé une évidence stratégique : « Les forces américaines au Moyen-Orient ne sont pas hors d’atteinte », précise l’analyste.

Aujourd’hui, aucun acteur ne veut vraiment la guerre. Mais aucun ne peut se permettre de reculer ouvertement. L’Iran joue sa survie intérieure autant que sa crédibilité régionale. Les États-Unis cherchent à contenir sans s’enliser. Israël anticipe sans provoquer.

La région avance sur un fil. Les images brûlent, les statues tombent, les menaces se répondent. Mais pour l’instant, la guerre reste un horizon brandi, non franchi.

Reste cette question : combien de temps encore cet équilibre tiendra-t-il avant qu’une erreur, un excès de violence ou un calcul mal évalué ne fassent basculer la dissuasion en confrontation ouverte ? Et surtout, combien de temps avant que le vent de révolte qui traverse Téhéran ne balaie le régime en place ?

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