Il semble qu’à intervalles réguliers, notre société ressente le besoin viscéral d’un nouveau sujet de discorde, comme si l’effervescence des débats et la ferveur des prises de position étaient devenues une drogue collective. Il faut, coûte que coûte, un prétexte pour rallumer les feux croisés de l’indignation, pour imposer à tous une certaine vision du monde, fût-elle étroite, moralisatrice ou simplement bruyante.
Le début de cette année n’a pas dérogé à la règle : deux polémiques, bien distinctes mais étrangement symétriques, ont embrasé l’espace public. Comme si, dans un souci d’équité confessionnelle, les tensions devaient se répartir équitablement entre les communautés, afin de maintenir vivace cette étrange solidarité dans la division.
Côté chrétien, c’est un prêtre portugais, DJ à ses heures, et non des moindres, qui a cristallisé les passions. Invité à célébrer une messe à l’université Saint-Esprit de Kaslik, il devait ensuite animer un concert. Certains prêtres écrivent des poèmes, d’autres peignent ou composent ; lui, il mixe. Il fait danser les foules, non pas au mépris de sa foi, mais peut-être en son nom, dans une joie partagée qui n’a rien d’irrévérencieux.
Mais voilà : pour quelques gardiens autoproclamés de la morale, cette initiative relevait du sacrilège. Un prêtre, selon eux, ne saurait s’adonner à la musique électronique. Un croyant, à les entendre, ne devrait pas se laisser aller à la fête. La religion, dans leur esprit, ne saurait se conjuguer avec la joie. Ces arguments, en vérité, ne relèvent ni de la théologie ni de la raison : ils insultent l’intelligence autant qu’ils trahissent une foi corsetée, figée dans l’interdit.
Certains, dans un élan de zèle, ont même refusé qu’on compare cette liesse aux noces de Cana, prétendant que Jésus n’y était que pour faire des miracles. Mais enfin, qui peut affirmer qu’il n’y avait pas de musique, de danse, de rires ce jour-là ?
Ceux qui, aujourd’hui, s’érigent en censeurs sont bien souvent les mêmes qui, hier encore, prenaient la défense de figures religieuses éclaboussées par des scandales autrement plus graves, qu’il s’agisse de crimes sur mineurs comme avec le père Mansour Labaki ou de malversations à grande échelle, comme dans l’affaire de Walid Ghayad. Leur indignation sélective en dit long sur leur sens moral à géométrie variable.
Dans un tout autre registre, mais avec une même violence symbolique, une vidéo virale venue de Tripoli a récemment fait frémir les consciences. Deux jeunes hommes y affirment, sans ciller, qu’ils n’auraient jamais de relation avec une femme non vierge, allant jusqu’à dire qu’ils tueraient leur propre sœur si elle ne l’était pas. Et dans le même souffle, ils revendiquent pour eux une liberté sexuelle sans bornes. La femme, selon eux, peut tout… sauf vivre sa sexualité. Comme si l’honneur d’une famille se résumait à une membrane.
Ce double discours, cette obsession du paraître, cette morale à sens unique sont les symptômes d’une société malade de ses contradictions. Une société qui brandit la vertu comme un étendard, mais qui s’éloigne chaque jour un peu plus de toute spiritualité authentique.
Et l’on s’étonne encore que les malheurs s’abattent sur nous, comme une pluie de pierres sur une maison sans toit.



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