Si elle venait à être adoptée, cette loi, loin de relancer l’économie, la tirerait plutôt en arrière, retardant toute perspective de redressement réel. Selon les données disponibles et les débats en cours dans les milieux économiques et financiers, une conviction grandissante se dégage : ce projet a peu de chances d’aboutir en l’état. Il est jugé injuste, contraire à toute logique économique et menaçant pour ce qu’il reste de confiance dans le système financier libanais.
Alors que le Liban traverse la plus grave crise financière et économique de son histoire, un projet de loi présenté officiellement comme une solution à la crise des dépôts bancaires et comme un moyen de réorganiser le secteur financier s’impose au premier plan. Mais à en croire un nombre croissant d’analyses économiques, cette initiative ne traduit pas une véritable démarche réformatrice; elle entérine plutôt l’effondrement et le transforme en cadre juridique permanent.
En effet, au lieu de poursuivre les responsables de l’énorme faille financière et de s’attaquer à ses causes structurelles, le projet vise à légaliser les pertes et à les répartir de force à l’ensemble de la société; une démarche qui s’apparente à une déclaration de faillite collective déguisée sous un vernis technique.
Par ailleurs, les implications de ce texte ne se limitent pas aux seuls déposants. Elles touchent le cœur même du modèle économique libanais, le rôle des banques, la notion de confiance, l’investissement dans son ensemble et toute perspective de reprise. Le projet soulève ainsi des questions fondamentales liées à la justice économique, à la protection de la propriété privée, aux limites de l’intervention de l’État et à la possibilité de passer d’une économie rentière effondrée à une économie productive, dans un contexte où les politiques publiques banalisent la perte et imposent une austérité forcée au lieu de stimuler la production et la croissance.
Dans ce contexte, les positions de l’ancien ministre de l’Économie Alain Hakim et de l’analyste économique Nadim al-Sabeh convergent vers une mise en garde claire : les lois fondées sur la normalisation des pertes et le report des échéances – qu'il s’agisse de les ériger en modèle économique ou de convertir les dépôts en obligations à long terme – ne jettent pas les bases d’un véritable redressement. Elles accentuent au contraire la perte de confiance, élargissent l’économie de cash et poussent capitaux et investissements à fuir le système officiel. Entre une approche politique cherchant à gérer l’effondrement et une vision économique appelant à une réforme juste et radicale, le Liban se trouve aujourd’hui à un tournant décisif: soit rétablir la confiance et poser les fondements d’un redressement réel, soit entériner l’effondrement au prix d’un coût social et économique exorbitant.
Alain Hakim explique à Houna Loubnan que le projet de loi actuellement débattu, présenté comme solution à la question des dépôts, comporte en réalité une orientation extrêmement dangereuse pour l’avenir de l’économie libanaise.
Non seulement le texte fige les pertes, mais il va plus loin et les intègre comme composante structurelle du «nouveau modèle économique libanais», consacrant de facto le principe de faillite collective que les Libanais seraient sommés d’accepter et de s’y adapter, en instaurant une culture d’austérité forcée au détriment d’une véritable culture de production.
Selon Hakim, cette approche redéfinit de manière inquiétante la notion même de croissance économique, désormais fondée non plus sur l’augmentation de la productivité ou la création de richesse, mais sur une simple logique de survie. Plus grave encore, elle instaure une culture de «non-production effective», où les pertes s’envolent et sont transférées sur toute la société, sans que les responsables n’en répondent, comme si l’on pouvait tourner la page sans jamais traiter les causes profondes de la crise.
Hakim avertit que cette trajectoire mènera inévitablement à une économie dépourvue confiance et de système bancaire fonctionnel. Les citoyens seront ainsi incités à retirer leurs fonds du circuit officiel — en les convertissant en or, en les thésaurisant chez eux, ou en les plaçant dans des investissements externes ou de court terme — affaiblissant davantage l’économie formelle et annihilant toute perspective de reprise de l’investissement productif.
Il souligne également que le projet ne restructure pas le secteur bancaire, mais le vide de sa substance, transformant les banques d’un pilier essentiel de la croissance en institutions paralysées, condamnées à une lente agonie. Toute restructuration sérieuse, insiste-t-il, requiert un courage politique et une vision réformatrice visant à réactiver les banques et à restaurer la confiance, non à sacrifier l’ensemble du secteur sous couvert de «régulation des pertes».
Selon Hakim, l’investisseur étranger ne se satisfait ni de slogans ni de justifications, mais recherche surtout un environnement qui protège les capitaux et régit par des règles claires de transparence et de responsabilisation. Les lois qui normalisent la perte et effacent toute reddition de comptes envoient au contraire un message on ne peut plus clair: les fonds au Liban ne sont pas sécurisés et sont soumis à des considérations politiques, transformant le pays d’un espace d’investissement en un terrain propice à la corruption et à la mauvaise gouvernance.
Il conclut en affirmant qu’aucune reprise économique n’est possible sans restauration de la confiance; une confiance qui ne se résume pas à des chiffres comptables, mais à un sentiment partagé par les déposants et les investisseurs. Lorsqu’une société a le sentiment que les lois lui sont imposées par la contrainte, sans équité ni vision juste, le discours sur la réforme et la croissance devient purement rhétorique. Ce qui se joue aujourd’hui, dit-il, ressemble à la construction d’une maison sur des sables mouvants: on légalise l’enlisement au lieu de consolider les fondations. Or la justice est la pierre angulaire de tout projet de redressement. Sans elle, toute tentative de croissance ou tout plan de relance n’est qu’un palliatif, vendu à l’international comme une «réforme», et vécu localement comme une injustice et un simple report d’un effondrement on ne peut plus certain.
De son côté, l’analyste économique Nadim al-Sabeh estime que la proposition consistant à transformer les dépôts en obligations à long terme constitue une charge directe sur l’économie libanaise plutôt qu’une solution à la crise. En effet, ces obligations, quelle que soit leur maturité, restent une dette exigible à terme, ce qui signifie que l’État ne fait que repousser le problème sans le résoudre, accumulant des engagements futurs appelés à exploser inévitablement.
Al-Sabeh explique que la logique économique est pourtant simple: lorsqu’un déposant apprend que ses cent mille dollars, par exemple, ne lui seront restitués que dans quatre, dix ou vingt ans, il agit comme tout individu ou toute entreprise confrontée à une perte immédiate de liquidités et à une promesse future incertaine. À l’échelle de l’État, ces obligations deviennent ainsi une bombe à retardement qui pèse sur l’économie et entrave toute capacité de relance.
Selon lui, l’impact le plus grave concerne les grands déposants, les entreprises et les institutions ayant injecté des dizaines de millions de dollars dans le système bancaire. La conversion forcée de leurs fonds en obligations les dissuadera durablement de réinvestir dans les banques libanaises. La même logique s’applique aux particuliers, ce qui généralisera la défiance envers le secteur bancaire et aggravera la contraction économique.
Al-Sabeh souligne que ces politiques favorisent dangereusement l’essor de l’économie de cash, qui devient un choix rationnel pour la société libanaise. Lorsqu’un déposant subit des solutions injustes ou coercitives, il est naturel qu’il ne renouvelle pas l’expérience. L’économie de liquidités cesse alors d’être une exception pour devenir la norme, sapant toute possibilité de bâtir un secteur bancaire sain et efficace.
Il ajoute qu’une solution équitable et globale, si elle avait réellement été envisagée, aurait pu servir l’ensemble des acteurs: banques, déposants et économie nationale. Une banque en crise de liquidité, dotée d’un mécanisme juste de réinjection de cash dans le système, aurait pu relancer progressivement son activité. En l’absence de justice, chaque acteur agit dans son intérêt propre, au détriment du système dans son ensemble, jusqu’à la fermeture des banques ou leur réouverture sous de nouvelles appellations, sans traitement de fond de la crise.
Al-Sabeh insiste enfin sur le fait que la confiance ne peut être imposée par la loi; elle se construit par l’expérience. Celui qui ne peut rembourser une dette de cent dollars à temps ne se verra pas accorder un second crédit; ceci est un principe élémentaire qui s’applique littéralement aux banques comme à l’État. La transformation des dépôts en obligations envoie un message clair: «Comptez sur vous-mêmes», ce qui anéantit toute perspective de restauration de la confiance, tant sur le plan interne qu’international.
Il conclut que cette loi, si elle venait à être adoptée, loin de relancer l’économie, la tirerait plutôt en l’arrière, retardant toute perspective de redressement réel. Selon les données disponibles et les débats en cours dans les milieux économiques et financiers, une conviction grandissante se dégage: ce projet a peu de chances d’aboutir en l’état. Il est jugé injuste, contraire à toute logique économique et menaçant pour ce qu’il reste de confiance dans le système financier libanais.



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