La visite du ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, au Liban ce jeudi s’inscrit dans un contexte pour le moins paradoxal, voire profondément absurde. Selon les déclarations officielles, cette visite aurait pour objectif de renforcer les liens économiques et commerciaux entre l’Iran et le Liban, tout en réaffirmant le soutien de Téhéran à la souveraineté libanaise. Or, ces propos apparaissent en totale contradiction avec la réalité politique, économique et sécuritaire, tant en Iran qu’au Liban.
Cette absurdité est d’autant plus frappante que le régime iranien traverse aujourd’hui l’une des plus graves crises de son histoire. Une révolte populaire d’ampleur nationale secoue le pays, avec des manifestations dans toutes les provinces. Le peuple iranien descend dans la rue pour dénoncer exactement les mêmes maux que ceux invoqués par la Révolution islamique il y a quarante-cinq ans pour renverser le régime du Chah: l’autocratie, l’absence de libertés, la corruption endémique et la pauvreté croissante. Toute la rhétorique fondatrice du régime des mollahs se retourne désormais contre lui.
Dans ce contexte, la promesse de renforcer les échanges économiques avec le Liban relève de la pure fiction. L’Iran fait face à une dévaluation record de sa monnaie, à une inflation galopante, à une contraction économique sévère et à un isolement international renforcé par les sanctions. Alors que les médias du monde entier ont les yeux rivés sur les protestations internes et que de nombreux analystes évoquent une possible chute du régime, il est difficile de voir comment Téhéran pourrait être un partenaire économique crédible pour un Liban déjà exsangue.
Mais l’argument le plus problématique demeure celui de la prétendue défense de la souveraineté libanaise. Cette affirmation devient presque insultante lorsque l’on considère les multiples déclarations du guide suprême iranien revendiquant ouvertement son contrôle sur le sud du Liban. Sur le terrain, cette emprise se traduit par une déstabilisation chronique du pays, à travers le Hezbollah, bras armé de l’Iran au Liban.
Depuis des décennies, le Hezbollah détient des armes en dehors de toute autorité étatique, a mené des opérations militaires à partir du territoire libanais au service d’intérêts étrangers, et impose sa volonté sur la vie politique nationale par la coercition et la peur. Cette réalité constitue une violation flagrante de la souveraineté libanaise que le ministre iranien prétend vouloir défendre.
Contrairement à la rhétorique récente de certains «influenceurs» et relais médiatiques, le Hezbollah n’a jamais bénéficié d’une réelle autonomie vis-à-vis de Téhéran. Depuis sa fondation au milieu des années 1980, il a démontré à maintes reprises qu’il exécutait les ordres iraniens, au détriment des Libanais qu’il prétend protéger. Loin d’assurer la sécurité du sud du Liban, il a exposé la population à un danger permanent en l’entraînant dans des confrontations qui exposent délibérément le Liban à des risques existentiels.
L’épisode des otages occidentaux, notamment français, dans les années 1980 illustre parfaitement cette instrumentalisation. Derrière un discours idéologique mêlant intégrisme religieux et lutte contre l’impérialisme, ces enlèvements répondaient en réalité à une logique purement stratégique iranienne. L’objectif était de faire pression sur la France afin d’obtenir le remboursement de la dette d’Eurodif, un consortium nucléaire auquel l’Iran du Chah avait prêté un milliard de dollars, dette que Paris refusait alors de reconnaître au nouveau régime. Les négociations autour du sort des otages tournaient exclusivement autour de cet enjeu financier, révélant l’absence totale d’autonomie du Hezbollah.
Quarante ans plus tard, cette subordination demeure inchangée. En 2023, le Hezbollah s’est engagé dans une confrontation militaire avec Israël, en totale contradiction avec les intérêts vitaux du Liban et au mépris absolu de sa propre base sociale, exclusivement dictée par les impératifs stratégiques de Téhéran.
La rhétorique de la «force» et de la dissuasion s’est totalement effondrée, mise à nu par des revers militaires répétés, l’élimination ciblée de ses cadres dirigeants et l’implosion définitive du mythe de toute supériorité stratégique.
À ce stade, il devient évident que la persistance de ce modèle d’ingérence et de domination par procuration n’est pas seulement un problème libanais, mais le symptôme d’un régime à bout de souffle cherchant à exporter ses crises pour retarder son propre effondrement. L’histoire récente montre que les régimes autoritaires fondés sur la répression, la militarisation idéologique et l’exploitation de causes extérieures, à l’image de celui de Nicolás Maduro au Venezuela, finissent inévitablement par s’effondrer, laissant derrière eux des sociétés brisées et appauvries. Sous couvert de résistance, de dignité nationale ou de souveraineté, ces régimes n’ont produit que l’inverse : la peur, la misère et la négation de la volonté populaire. Le Liban ne peut se permettre d’être entraîné dans l’agonie d’un tel système. C’est précisément dans cette perspective que le gouvernement libanais doit agir avec lucidité et responsabilité, en réaffirmant sans ambiguïté son autorité exclusive sur l’ensemble du territoire, en rétablissant le monopole de la force légitime et en démontrant, par des actes concrets et non par des discours, que la souveraineté libanaise n’est ni négociable ni instrumentalisable au service d’agendas étrangers.




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