Joseph Aoun : un an à la tête du Liban, quel bilan?
©Ici Beyrouth

Un an après l’accession de Joseph Aoun à la tête du Liban, quel bilan peut-on dresser de ses engagements ? Entre restauration de l’État de droit, renforcement de la sécurité, réformes administratives et diplomatie active, ce mandat inaugural met en lumière à la fois des avancées concrètes et des chantiers encore ouverts.  

Dans son discours d’investiture prononcé à l’issue de son élection le 9 janvier 2025, le président Joseph Aoun ne s’est pas contenté d’énoncer une feuille de route politique. Il a dressé un diagnostic sévère, presque clinique, d’un État en décomposition, miné par une crise de gouvernance, un manquement de la part des dirigeants et une rupture profonde entre la loi et son application.

Un an après son accession à la tête de l’État, ce discours fondateur offre une grille de lecture précise pour une relecture de son mandat: non pas à l’aune des intentions, mais à celle des réalisations concrètes, de leurs limites et de ce qui demeure en suspens.

La crise de gouvernance

Le chef de l’État identifiait dès le départ une crise globale de gouvernance, appelant à un changement profond dans la manière de concevoir la politique publique, qu’il s’agisse de sécurité, d’économie, de justice sociale, de démocratie ou de relations extérieures. Sur ce terrain, la première année de mandat a été marquée par une volonté affichée de réaffirmer le rôle de l’État et de relancer une dynamique de restauration institutionnelle longtemps paralysée.

Dans les faits, plusieurs institutions ont été réactivées et un nombre significatif de nominations, diplomatiques, administratives, judiciaires et militaires ont été débloquées après des années de gel. Outre les nominations dans les hautes fonctions de l’État et au sein des autorités sécuritaires et militaires, destinées à rétablir une chaîne de commandement claire et une continuité institutionnelle, la justice a connu l’un des mouvements les plus significatifs. En juillet 2025, le ministère de la Justice annonçait ainsi de nouvelles nominations et permutations judiciaires concernant 524 magistrats, approuvées à l’unanimité par le Conseil supérieur de la magistrature. Ces décisions intervenaient après huit années de blocage, les dernières nominations remontant à 2017, et ont été présentées comme une étape nécessaire pour redonner un minimum de souffle à un appareil judiciaire asphyxié.

L’État de droit et la fin des zones de non-droit

Dans son serment, le président s’engageait à placer tous les Libanais «sous le toit de la loi et de la justice», promettant la fin des mafias, des îlots sécuritaires, du blanchiment d’argent, du trafic de drogue et de toute ingérence dans la justice ou les forces de sécurité. Sur ce terrain, la présidence a principalement cherché à redonner une couverture politique claire aux institutions sécuritaires et judiciaires, en réaffirmant leur légitimité et leur rôle central dans l’application de la loi.

Cette orientation s’est traduite par un renforcement des opérations de contrôle aux frontières terrestres et dans plusieurs zones longtemps considérées comme sensibles. Les forces de sécurité ont multiplié les saisies de stupéfiants, démantelé plusieurs réseaux de trafic et procédé à des arrestations ciblées, dans un contexte marqué par une volonté affichée de rétablir l’autorité de l’État. L’un des faits les plus symboliques de cette séquence reste la chute de Nouh Zeaiter, figure emblématique du trafic de drogue transfrontalier, dont l’arrestation a été présentée par les autorités comme un signal fort adressé aux réseaux criminels opérant entre le Liban et la Syrie. Parallèlement, l’armée et les forces de sécurité intérieure ont intensifié leurs opérations contre la contrebande, notamment dans les zones frontalières de la Békaa et du Nord, saisissant armes, drogues et marchandises illégales.

En 2025, la Sécurité de l’État a mené, comme clairement détaillé dans un rapport datant du mois de décembre dernier, une série d’opérations sur l’ensemble du territoire libanais, aboutissant à l’arrestation de plus de 700 personnes impliquées dans des affaires de drogue, de terrorisme, de détention illégale d’armes, de vol, de falsification ou de contrebande. L’institution a également conduit des enquêtes sur la corruption et la fraude fiscale dans le secteur public, dans le cadre de son rôle de protection des fonds publics.

Ces investigations ont permis de récupérer plusieurs dizaines de millions de dollars et d’importantes sommes en livres libanaises, reversées au Trésor, et de mettre au jour des irrégularités financières notables, notamment au port de Beyrouth et au sein de la municipalité, concernant des factures impayées et des détournements de fonds.

L’indépendance de la justice

La justice occupait une place centrale dans le serment présidentiel. Joseph Aoun s’était engagé à œuvrer à l’adoption d’une loi garantissant l’indépendance du pouvoir judiciaire, dans ses dimensions judiciaire, administrative et financière, afin de soustraire la justice aux ingérences politiques et de consolider l’État de droit. Un an après son accession à la présidence, cet engagement a connu une traduction législative majeure avec l’adoption de la loi sur l’organisation de la justice judiciaire, longtemps attendue et inscrite parmi les réformes jugées essentielles par la communauté internationale.

Fruit d’un processus engagé depuis plusieurs années et remanié à de multiples reprises, ce texte redéfinit notamment la composition et le mode de désignation du Conseil supérieur de la magistrature, en renforçant la participation de la magistrature elle-même dans le choix de ses membres, à travers un mécanisme combinant désignations et élections. La loi consacre également des principes clés pour l’indépendance judiciaire, tels que l’inamovibilité des magistrats pour une période déterminée, ainsi que la mise en place de mécanismes d’évaluation du travail judiciaire. Présentée par les autorités comme une étape structurante, cette réforme vise à renforcer l’autonomie institutionnelle de la justice et à rétablir une partie de la confiance érodée entre les citoyens et l’institution judiciaire.

La réforme de l’administration

Joseph Aoun promettait une restructuration en profondeur de l’administration publique, fondée sur la compétence, la rotation dans les hautes fonctions, la fin du clientélisme et la modernisation de l’État. En 2025, plusieurs démarches concrètes ont été entreprises pour mettre en œuvre cette vision. Des inspections et enquêtes ont été menées dans des organismes publics clés, notamment au sein de l’Autorité de gestion de la circulation routière et des véhicules (Mécanique) et au port de Beyrouth, aboutissant à l’arrestation d’employés et de courtiers impliqués dans des affaires de corruption et de détournement de fonds. Le président lui-même a effectué des visites surprises dans ces institutions pour contrôler directement leur fonctionnement et rappeler les principes de responsabilité et de transparence.

Ces initiatives ont permis de relancer l’action de certaines autorités de régulation et d’envoyer un signal clair contre les pratiques de clientélisme et les abus dans la fonction publique. Toutefois, la transformation complète — vers une administration moderne, numérique, décentralisée et pleinement performante - reste un chantier de longue haleine, auquel le président continue de s’adonner.

L’économie, la justice sociale et la protection des dépôts

Sur le plan économique, Joseph Aoun s’engageait à préserver une économie libanaise libre, à protéger la propriété privée, à garantir la transparence du secteur bancaire et à défendre les dépôts des citoyens. Dans un contexte de crise financière profonde, la présidence a surtout joué un rôle de stabilisation politique, cherchant à restaurer un minimum de confiance à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Parmi les initiatives lancées en 2025 figurent la Gap Law, un projet de loi largement controversé, visant à restructurer certains aspects fiscaux et à moderniser le cadre légal de l’économie libanaise; ainsi que des réformes entamées, entre autres institutions, avec la Caisse nationale de Sécurité sociale (CNSS) pour renforcer la gouvernance, la transparence et l’efficience de cette institution clé.

Dans un autre registre, l’année 2025 a aussi été marquée par la réouverture des routes menant de la place de l’Étoile à Beyrouth jusqu’à la rue des Banques, désormais accessibles à tous les citoyens. Fermées depuis 2019 derrière des barricades érigées lors des grandes manifestations, ces voies ont été rouvertes peu après l’élection de Joseph Aoun et la formation du nouveau gouvernement, une décision perçue comme un signal de retour à la normalité et de relance de l’activité économique et commerciale dans cette zone historique de la capitale.

Sécurité, souveraineté et monopole des armes

En tant que chef suprême des forces armées, Joseph Aoun s’était engagé à garantir le monopole de l’État sur les armes, à sécuriser les frontières et à préserver l’unité du territoire libanais. Sur ces fronts, plusieurs étapes significatives ont été franchies en 2025.

En effet, un an après l’accession du président actuel au pouvoir, soit le 8 janvier 2026, l’armée libanaise annonçait l’achèvement de la première phase de son plan de monopole des armes, avec des résultats concrets, notamment dans le secteur sud du fleuve Litani. Dans son communiqué appuyé par le chef de l’État peu de temps après sa publication, l’institution militaire a souligné que «cette étape a permis de renforcer la présence opérationnelle des forces armées, de sécuriser des zones vitales et d’établir un contrôle effectif sur les territoires placés sous autorité étatique, tout en poursuivant le traitement des munitions non explosées et des tunnels».

Le communiqué souligne également que les opérations s’inscrivent dans le cadre de la décision du Conseil des ministres du 5 août 2025 et sont menées en coordination avec les autres services de sécurité et la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (Finul), avec le soutien de la communauté internationale. On rappelle, à cet égard, qu’un plan en plusieurs phases visant à assurer le monopole des armes de l’État et à achever le désarmement du Hezbollah sur tout le territoire libanais avait été soumis par l’armée au gouvernement. Si la première étape du plan est aujourd’hui achevée, la deuxième devrait bientôt être lancée.

Par ailleurs, et sur la question du désarmement des camps palestiniens, un processus a également été lancé dans ce sens, à la suite d’un accord conclu en mai 2025 entre Joseph Aoun et le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas. Ce dernier affirmait alors que «l’ère des armes échappant à l’autorité de l’État est révolue». Conformément à cet accord, à partir de l’été 2025, des factions palestiniennes de plusieurs camps ont commencé à remettre une partie de leurs armes aux autorités libanaises, avec des lots d’armes légères et lourdes transportés vers des installations militaires pour inventaire et traitement. Le 30 décembre dernier, le mouvement Fatah remettait à l’armée libanaise ses dernières armes lourdes.

Politique étrangère, dossier syrien et efforts diplomatiques

Sur le plan diplomatique, la présidence a clairement œuvré à rétablir les relations du Liban avec son environnement arabe et international, en affirmant une politique de neutralité positive et d’ouverture équilibrée à l’Est comme à l’Ouest. Des signaux ont été envoyés à la diaspora, dont le rôle est régulièrement valorisé dans le discours présidentiel.

Concernant les réfugiés syriens et les relations avec la Syrie, la volonté de dialogue a été affirmée, mais les mécanismes concrets de retour restent à définir. La présidence a posé le principe, sans encore parvenir à en garantir l’application.

Sur le plan diplomatique, la présidence a cherché à réaffirmer la position du Liban au sein du monde arabe et de la communauté internationale, en adoptant une politique de neutralité positive et d’ouverture équilibrée à l’Est comme à l’Ouest, tout en valorisant le rôle de la diaspora.

Dans ce cadre, Joseph Aoun a entrepris son premier voyage officiel en Arabie saoudite, multiplié les rencontres avec des responsables égyptiens et chypriotes, et conclu plusieurs accords bilatéraux visant à renforcer la coopération économique, sécuritaire et culturelle.

Les contacts avec la Syrie, notamment avec le président Ahmad el-Chareh, ont permis de poser les bases de retours progressifs de déplacés syriens, organisés en plusieurs phases, favorisant le retour de 400 000 personnes, selon des chiffres du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) datant de décembre 2025. Le HCR a, lui, confirmé, le 18 décembre dernier, sa volonté de poursuivre en 2026 le soutien au retour volontaire des déplacés syriens depuis le Liban, en coopération avec les autorités locales.

Sur le front israélien, les négociations se sont poursuivies entre Beyrouth et Tel-Aviv et ont été marquées par un fait inédit, à savoir la nomination d’un civil, l'ancien ambassadeur, Simon Karam, au sein de la délégation libanaise chargée de participer aux réunions du comité de surveillance du cessez-le-feu conclu le 27 novembre 2024.

Enfin, la visite du pape au Liban, organisée à l’initiative de la présidence de la République, a constitué un moment diplomatique majeur, réaffirmant l’ouverture du pays au dialogue international et au soutien des partenaires étrangers dans la consolidation de la paix et de la stabilité.

Un an après son accession à la présidence, le mandat de Joseph Aoun apparaît à la fois comme une période de réactivation institutionnelle et de premières mesures concrètes, mais aussi comme le début d’un long chantier. Les avancées dans la justice, la sécurité, la modernisation de l’administration et la diplomatie témoignent d’une volonté affirmée de restaurer l’autorité de l’État et de rétablir la confiance des citoyens.

Pour autant, de nombreux défis demeurent. Si le diagnostic sévère dressé lors de son discours d’investiture reste pertinent, la première année montre que le leadership présidentiel se mesure désormais à ses réalisations concrètes et que l’avenir du Liban dépendra de la capacité de ses institutions à transformer ces initiatives en changements durables.

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