Les événements qui ponctuent l’actualité nous ramènent à des conflits disparates, déployés sur des géopolitiques distantes, mais qui se rejoignent autour de thèmes et d’enjeux communs. Les dictatures vénézuélienne et iranienne convergent à l’intersection d’enjeux stratégiques, idéologiques et de criminalité organisée qui les définissent et rendent compte de leur parcours commun depuis plus de deux décennies. Leur action concertée remonte à plus de vingt ans, période durant laquelle les deux pays se sont positionnés sur des axes politiques et stratégiques diamétralement opposés à l’ordre libéral et démocratique instauré au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par les États-Unis.
Il s’agissait de défier les États-Unis dans leur périmètre sécuritaire et stratégique, de rééditer les scénarios de la guerre froide en matière de proclamation idéologique, de sanctuarisation territoriale, de propagation de friches sécuritaires, d’économies souterraines et de trajectoires transcontinentales de subversion. De la fiction d’un contre-ordre mondial projeté sur le devant de la scène durant l’ère Chávez-Ahmadinejad à la coordination d’actions terroristes et de réseaux de criminalité organisée à l’échelle planétaire, en passant par la répression des oppositions démocratiques, ces deux États se sont engagés dans une voie de contestation ouverte des démocraties libérales et de leurs architectures sécuritaires et stratégiques.
Néanmoins, l’un et l’autre régime ont été conspués, mis au ban des institutions internationales et soumis à des régimes de sanctions, alors même que les oppositions vénézuélienne et iranienne étaient en pleine émergence et optaient résolument pour des alliances démocratiques. Celles-ci leur permettaient de rompre leur isolement, d’affronter leurs relais cubain et nicaraguayen ainsi que les milieux de la pègre internationale, et de s’inscrire dans une contre-dynamique. Les deux régimes font aujourd’hui face à une double contestation qui remet pour la première fois en cause leur viabilité, à la croisée des rébellions internes et des politiques de changement de régime fondées sur un canevas intégré qui bouscule des lignes de partage longtemps pérennisées.
La fin de ces deux régimes sera déterminante et à l’origine de multiples inflexions appelées à recadrer le système international. Une nouvelle architecture pourrait ainsi émerger et modifier les dynamiques en cours. Ces régimes se définissent à partir d’une matrice où l’idéologique et le stratégique se travestissent en vecteurs de criminalité et de terrorisme. Nous sommes face à des États criminels et terroristes. Quels que soient les facteurs de pondération, leur véritable statut se définit à partir de leurs fonctions réelles et du rôle qu’ils jouent dans la création d’un ordre international dont les contours sont façonnés par la criminalité et la terreur sous leurs multiples déclinaisons.
Il n’est donc pas fortuit que le combat engagé contre eux soit étroitement lié à la criminalité transcontinentale qu’ils administrent. Leur défaite se jouera au point de jonction entre les mythes fondateurs qu’ils mobilisent et le rôle qu’ils assument dans la destruction de l’ordre politique libéral et de ses institutions. Nous n’avons pas affaire au corpus classique des totalitarismes idéologiques propres à la guerre froide, mais à des avatars où l’idéologique, le stratégique et le criminel se confondent.
La question de leurs successions respectives se pose avec insistance, d’autant plus que l’hypothèse du chaos se profile à l’horizon. Les précédents des printemps arabes font redouter l’émergence de friches sécuritaires et stratégiques toujours plus béantes, ainsi que leurs incidences sur des géopolitiques fragilisées et des régimes de délinquance généralisée. Les scénarios de transition s’articulent autour de séquences convergentes qui résument la fin des mythes fondateurs, la défaillance des légitimités internes et l’échec de leur hypothétique encadrement par le nouvel axe totalitaire russo-chinois et par les fictions narratives tissées autour des États du BRICS et de leurs dérivés. Ces avatars ne constituent que des rationalisations a posteriori des supercheries idéologiques et des monstruosités qu’ils ont engendrées.
La chute des régimes vénézuélien et iranien résulte d’une implosion et d’un phénomène d’épuisement qui rendent compte de l’effondrement brutal en cours. Les récits idéologiques du communisme et du khomeinisme ont déjà fait long feu, laissant place aux désastres composites qu’ils ont légués. La réalité de ces régimes se mesure à la faillite des économies mafieuses, aux décompositions sociétales produites sur plusieurs décennies, à la pauvreté de narratifs idéologiques aussi vétustes que fallacieux, ainsi qu’à l’échec des régimes d’encadrement alternatifs prétendument incarnés par le communisme et l’islam radical.
Les coups de boutoir des États-Unis interviennent à un moment où la crise des légitimités internes est paroxystique et où les sociétés sont prêtes à fournir les relais nécessaires à des mutations engagées depuis de longues années. Les hypothétiques élans de solidarité nationaliste relèvent de répertoires éculés qui ne font plus écho. Les mensonges de la « révolution bolivarienne » et de la « révolution islamique iranienne » s’inscrivent désormais dans les registres du bluff idéologique, des rentes oligarchiques, du gaspillage des ressources, des échecs économiques, de l’effondrement des infrastructures, des bidonvilles où s’accumulent les rebuts d’un monde en décomposition, de la terreur ambiante et d’un état de criminalisation diffuse. À cela s’ajoutent les récits des modèles économiques alternatifs promus par l’impérialisme économique chinois et les délires impériaux portés par la dictature néo-bolchevique d’une Russie en pleine déroute.
La chute du régime bolivarien devrait s’opérer selon un scénario d’épuisement manifeste et de relève démocratique suffisamment structurée pour permettre une transition réelle, sans revers dramatique. La société vénézuélienne a suffisamment souffert de la brutalité d’un régime criminel et de terreur qui a détruit les équilibres d’une société jadis structurée. Les Vénézuéliens tourneront la page de ce cauchemar prolongé, dont les mensonges ont été discrédités au fil de décennies d’horreurs. Il ne s’agit pas d’un scénario de séparatisme ethno-national susceptible de remettre en cause la viabilité du pays. Bien au contraire, le combat frontal mené par les États-Unis contre les États narcotrafiquants et leurs doubles idéologiques entraînera l’effondrement des « utopies désarmées » héritées du communisme tropical et de ses avatars cubain et nicaraguayen, ainsi que de leurs effets de sédimentation à l’échelle continentale.
La chute du khomeinisme constitue l’aboutissement d’une longue putréfaction qui affecte le narratif islamique à l’origine de cette dystopie meurtrière. Elle marquera la fin de l’histoire idéologique et politique de l’islam militant et l’ouverture d’une ère post-islamiste. La société iranienne est suffisamment préparée pour aborder cette transition et n’a rien à regretter. Les supercheries de l’islam politique ont perdu toute capacité mobilisatrice, et la fuite en avant incarnée par les aventures impériales du régime islamique a été mise en échec par la destruction des plateformes opérationnelles qu’il avait constituées sur quatre décennies, ainsi que par les nouvelles réalités géostratégiques issues de la contre-offensive israélienne et des encadrements fournis par l’administration du président Trump.
La théologienne libérale iranienne Sedigheh Vasmagi estime à juste titre que la vague de répression est « symptomatique de la faiblesse du pouvoir ». Un opposant au régime islamique décrypte avec précision le contexte émergent : « Quand un régime se sent fort, il n’a pas besoin d’arrêter aussi massivement. S’il pensait fédérer la population autour d’un ennemi extérieur, c’est raté. Ironiquement, sa politique sert les intérêts des Américains et des Israéliens, mieux à même de recruter des relais au sein d’une jeunesse désenchantée. » La chute du régime ouvre néanmoins des scénarios de chaos dont les incidences dépasseront largement les frontières de l’Iran et qu’il conviendra de surveiller de près.
Dans une société multiethnique aussi volatile que celle de l’Iran et de ses périphéries géopolitiques, l’option d’une monarchie constitutionnelle apparaît comme le meilleur gage d’une transition démocratique maîtrisée. Elle permettrait à l’Iran de renouer avec son histoire antéislamique et sa légitimité historique, de dépasser les clivages hérités d’une dictature meurtrière et d’engager un dialogue sur l’ingénierie institutionnelle de la transition.
Cette brève récapitulation est suffisamment explicite pour éclairer les enjeux des transitions respectives, les dynamiques en cours et les bouleversements politiques et géostratégiques qu’elles sont susceptibles d’induire à l’échelle d’une topologie transnationale aux paradigmes en mutation.




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