Dans l’Iran des ayatollahs, une immense machine économique et financière fonctionne hors de la lumière publique. Il s’agit du Quartier général exécutif des ordres de l’Imam, connu sous l’acronyme Setad, construit en marge des institutions officielles. À première vue, il porte un nom religieux, presque philanthropique. Dans les faits, c’est un colosse économique semi-étatique, directement placé sous l’autorité du Guide suprême d’Iran et détenteur de pans entiers de l’économie nationale.
Cette puissance occulte prend tout son relief à la lumière des flux financiers tumultueux de 2025. Au printemps de cette année-là, l’Iran a connu une fuite de capitaux record, avec près de 9 milliards de dollars sortis du pays, révélant l’ampleur des tensions économiques. Dans un contexte de crise économique, de dévaluation de la monnaie et de baisse des revenus pétroliers, l’organisation apparaît comme un acteur clé capable de canaliser, protéger et gérer des ressources que les mécanismes officiels peinent à contenir. Entre janvier et juillet 2025, près de 3,7 milliards de dollars ont transité via les crypto-monnaies, avec une forte contraction après avril. Face à une inflation galopante, une crise bancaire et un déficit budgétaire record, l’existence de cette structure semi-opaque illustre la fragilité et la complexité du système économique iranien, où pouvoir politique et flux financiers s’entremêlent dans l’ombre.
Il faut dire qu’aujourd’hui, le Setad détient des actifs énormes, notamment dans l’immobilier, l’énergie, les télécommunications, la finance et l’industrie. Une estimation de l’agence Reuters en 2013 évaluait ses actifs à environ 95 milliards de dollars, répartis entre biens immobiliers et participations dans plus de 30 sociétés, couvrant des secteurs clés de l’économie d’État. D’autres sources évoquent un chiffre pouvant atteindre 200 milliards de dollars, bien que ces évaluations restent impossibles à confirmer indépendamment.
De l’ordre de Khomeini à l’empire de Khamenei
La genèse du Setad remonte à 1989, lorsque l’ayatollah Rouhollah Khomeini chargea, dans un ultime décret, trois de ses proches de recueillir, gérer et redistribuer les biens «sans propriétaire», confisqués après la révolution de 1979, conformément à l’article 49 de la Constitution iranienne. Le décret donnait alors naissance à une structure énigmatique: Setâd-e Ejrâyi-ye Farmân-e Emâm, littéralement le Quartier général exécutif des ordres de l’Imam.
Derrière l’intention affichée d’assistance aux «pauvres et aux travailleurs», le Setad a rapidement évolué vers une puissance économique tentaculaire, dépassant la simple redistribution de richesses. Officiellement, ce conglomérat devait gérer des biens au service du public et aider les plus démunis. Dans les faits, il s’est rapidement transformé en colosse économique semi-étatique, contrôlant des pans entiers de l’économie iranienne sous l’autorité directe de l’actuel Guide suprême, Ali Khamenei.
Le Setad n’est pas seulement un gestionnaire de patrimoine: il est un outil d’influence politique majeur. Sur le plan intérieur, ses ressources échappent largement aux mécanismes démocratiques - même limités - du Parlement iranien, permettant au pouvoir religieux de financer des réseaux, de soutenir des factions loyales et de consolider la mainmise de Ali Khamenei sur l’État.
À l’extérieur, ces capitaux invisibles jouent également un rôle stratégique. Par le biais de structures financières complexes et de liens avec le Corps des Gardiens de la Révolution islamique, une partie de ces ressources circule vers des relais régionaux, tels que le Hezbollah au Liban ou d’autres proxies chiites au Moyen-Orient, renforçant l’influence iranienne bien au-delà de ses frontières.
Qui tient les rênes ?
La direction de Setad dépend directement du Guide suprême, faisant de l’organisation une véritable extension de son pouvoir personnel. Historiquement, ce poste stratégique a été occupé par des figures proches de la ligne dure du régime, à l’image de Mohammad Mokhber, qui a dirigé l’organisation pendant de longues années avant d’accéder à des fonctions gouvernementales plus élevées. Sa trajectoire illustre la proximité étroite entre le Setad et le cercle restreint du pouvoir.
Aujourd’hui, l’organisation reste entre les mains de cadres fidèles au Guide suprême, souvent membres de conseils économiques, judiciaires ou religieux de la République. Leur mission dépasse la simple gestion de patrimoine: ils pilotent l’accumulation et l’administration d’un capital opaque, investissent dans des secteurs stratégiques et recyclent les revenus dans des structures dont la finalité politique sert directement les objectifs du régime.
Sanctions internationales: un géant malgré tout
Par nature, le Setad opère en dehors de la transparence budgétaire habituelle. Ses comptes ne sont jamais rendus publics et son fonctionnement échappe presque entièrement au contrôle du Parlement iranien, ce qui en fait une zone grise institutionnelle au sein du système politique iranien.
À l’international, cette opacité n’est toutefois pas passée inaperçue. Dès 2013, le département du Trésor américain a ciblé le Setad et certaines de ses sociétés affiliées dans le cadre des sanctions visant «le réseau d’entreprises masquant des actifs au nom de la direction iranienne», dénonçant l’opacité et l’usage politique de ces richesses.
Ces sanctions s’inscrivent dans un cadre plus large visant les institutions directement liées au Guide suprême Ali Khamenei, dont le rôle politique, militaire et économique est jugé central dans la conduite des politiques régionales de Téhéran. Si elles visent notamment à restreindre l’accès de l’élite iranienne aux systèmes financiers internationaux et à pénaliser les entités servant à contourner ces mesures, elles ne semblent toutefois pas avoir réussi à ébranler fondamentalement l’appareil. Avec des structures disséminées dans d’innombrables sociétés locales et des accords commerciaux opaques, le Setad a su contourner les restrictions internationales et continuer à prospérer, souvent à l’abri des radars financiers occidentaux.
Dans l’Iran d’aujourd’hui, le Quartier général exécutif des ordres de l’imam n’est pas seulement un vestige d’un décret révolutionnaire. Il est le noyau d’un empire économique secret, un instrument financier qui échappe à toute régulation classique et dont les ramifications nourrissent la puissance d’un régime théocratique sous pression et sanctions internationales.




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