Influenza au Liban : Bizri rassure, la H3N2 circule… et nos habitudes lui déroulent le tapis rouge
Grippe au Liban : H3N2, la vague saisonnière dopée par les fêtes. ©©Photo DR

Ce n’est pas « la grippe de l’année », ni une apocalypse sanitaire. C’est une vague saisonnière, typique de décembre à février, dominée par la souche A(H3N2), que le député-médecin Abdul Rahman Bizri qualifie de phénomène saisonnier. Le problème, au Liban, c’est qu’entre les embrassades des fêtes et l’antibiotique pris « au cas où », on offre au virus exactement ce qu’il aime : du monde, du chaud, du clos… et du laisser-aller.

Les fêtes viennent à peine de s’éteindre que le Liban tousse encore à plein régime. Forte fièvre qui cloue au lit, maux de tête, fatigue écrasante, gorge en feu, toux qui s’incruste, courbatures qui transforment la moindre marche d’escalier en expédition. Dans les cabinets, les urgences et surtout dans les salons, une même phrase revient : « C’est la H3N2 ». Et, insiste Bizri, quand les symptômes démarrent, le premier réflexe devrait être simple : limiter les contacts, surtout avec les personnes fragiles, plutôt que « continuer comme si de rien n’était ».

Contacté par Ici Beyrouth, le député Abdul Rahman Bizri, Pr. assistant, consultant en médecine interne et maladies infectieuses à l’AUBMC, tient à tempérer les inquiétudes. « L’impression générale est qu’il y a effectivement plus de patients atteints d’influenza cette année. Nous attendons encore les chiffres officiels, qui seront publiés la semaine prochaine », explique-t-il. Avant d’ajouter un point central du débat sanitaire local : « Le vrai problème reste l’automédication. Elle fausse aussi les statistiques. Nos chiffres officiels les plus fiables demeurent ceux des admissions hospitalières. »

Une vague saisonnière, pas un « monstre »

H3N2 n’est pas un virus nouveau. Il circule depuis des décennies et fait partie des souches incluses dans les vaccins saisonniers. « Il n’y a pas de mutation inquiétante à ce stade », rappelle Bizri, tout en soulignant que plusieurs lignages circulent, ce qui peut se traduire par des symptômes plus ou moins marqués. Dans ce contexte, Bizri et le spécialiste des maladies infectieuses Jacques Choucair insistent sur un point : la vaccination antigrippale reste un outil utile, surtout pour réduire le risque de formes sévères chez les plus vulnérables.
Le phénomène n’est d’ailleurs pas propre au Liban. Bizri souligne que la circulation de l’influenza est très active cette saison dans plusieurs pays, notamment aux États-Unis et en Europe, avec une attention particulière au Royaume-Uni, dans un contexte mondial où la reprise intense des déplacements et des interactions sociales joue un rôle clé. Le Liban, pays d’échanges et de diaspora, n’y échappe pas : les expatriés arrivent de partout, et les virus voyagent avec eux.
Autre facteur aggravant, selon Bizri : la baisse notable de l’adhésion à la vaccination antigrippale, conséquence indirecte des soupçons et polémiques hérités de la période Covid. « Ce recul de la vaccination n’aide clairement pas », tranche-t-il.

Fêtes, embrassades et « politesse contagieuse »

Sur le papier, le virus a ses règles. Dans la vraie vie libanaise, il a surtout nos habitudes.
Les fêtes, c’est l’art national de multiplier les contacts : dîners, anniversaires, cafés improvisés, soirées en intérieur, à proximité, avec cette proximité presque affective qui fait notre charme… et notre faiblesse face à l’influenza. On se serre, on s’embrasse, on se parle à vingt centimètres. Et quand quelqu’un tousse ? On plaisante : « Ça va, c’est rien. » Pour Bizri, c’est précisément là que se joue une partie de la prévention : quand on est malade, on évite les rassemblements, on reporte les visites et on protège les personnes fragiles au lieu de « tenir bon » par réflexe social.
Pire encore, quand quelqu’un est malade, on se précipite pour « prendre de ses nouvelles ». Intention admirable, efficacité sanitaire discutable. La visite devient parfois une passation de virus, la bise un reçu, le salon un petit carrefour infectieux. Choucair résume l’idée, sans moraliser : mieux vaut un message, un appel, ou une visite différée, qu’une présence qui propage la maladie dans une famille entière.
Le masque, lui, reste victime d’un malaise social persistant. Le porter serait « exagéré », presque impoli, comme s’il fallait choisir entre courtoisie et prévention. Résultat : on préfère tousser discrètement… et laisser le virus circuler. Or, rappelle la pneumologue Carole Youakim, les gestes les plus simples restent les plus efficaces : aérer les pièces, se laver les mains, et porter un masque quand on est symptomatique ou lorsqu’on se retrouve au contact d’une personne à risque.

Les antibiotiques, c'est pas automatique

Sur le terrain, les pharmaciens observent une réalité très concrète : la ruée vers « l’arsenal ». « Les patients arrivent à la pharmacie pour acheter tout ce qui peut soulager : pastilles, sirops, sprays nasaux, anti-inflammatoires… et souvent aussi des antibiotiques, parfois demandés comme un réflexe », raconte G.S., pharmacien. « Beaucoup veulent “tout prendre” dès le premier jour, comme si l’on pouvait écourter la grippe à coups de médicaments. »
C’est précisément ce réflexe que Bizri et Choucair mettent en garde. Une grippe est virale : un antibiotique ne traite pas l’influenza et ne “protège” pas d’une complication. Au contraire, l’usage inapproprié favorise l’antibiorésistance, expose à des effets indésirables et entretient une culture d’automédication qui fausse aussi la lecture épidémiologique. « Il faut traiter les symptômes, se reposer, s’hydrater, et surtout éviter de prendre des traitements sans indication », rappelle Bizri.
Dans le même sens, Jacques Choucair, professeur assistant à l’Hôtel-Dieu de France et spécialiste des maladies infectieuses, précise à Ici Beyrouth que « le virus H3N2 a clairement opéré un “switch” cette saison ». « Il touche en premier lieu les personnes non vaccinées, avec des symptômes parfois plus marqués », souligne-t-il, rappelant que la vaccination demeure un outil essentiel pour réduire la sévérité des formes cliniques.

Les poumons en ligne de mire

Pour la pneumologue Dr Carole Youakim, la vigilance doit surtout porter sur la sphère respiratoire. « Ce ne sont pas seulement la fièvre et la toux qui doivent alerter, mais l’essoufflement, la gêne respiratoire, les douleurs thoraciques ou toute aggravation rapide de l’état général », explique-t-elle.
Les personnes âgées, les enfants, les patients souffrant de maladies pulmonaires chroniques, les asthmatiques, les fumeurs et les immunodéprimés restent les plus exposés aux complications. « La vaccination n’offre pas une protection absolue, mais elle réduit nettement le risque de formes sévères et d’hospitalisation », rappelle la spécialiste. Et d’insister : « Porter un masque lorsqu’on est symptomatique n’est pas un aveu de faiblesse, mais un geste de responsabilité collective. »

Pas de panique, mais pas d’insouciance

Le message des professionnels est unanime : la H3N2 est bien là, elle est saisonnière, mais elle profite largement de nos comportements. Rassemblements en lieux clos, contacts rapprochés, relâchement des gestes barrières et recours anarchique aux médicaments forment un terrain idéal.
Au fond, le virus n’a rien d’exceptionnel. Ce qui l’est davantage, c’est notre capacité à l’aider à circuler. Et au Liban, même l’insouciance, décidément, reste… saisonnière.

 

 

Antibiotiques : le réflexe inutile, la dérive dangereuse

Un antibiotique ne traite pas une grippe. L’influenza est une infection virale, et les antibiotiques ciblent uniquement des bactéries. En prendre « pour se protéger » ou « pour éviter une complication » ne prévient pas une surinfection bactérienne : cela n’accélère pas la guérison, n’a pas d’effet direct sur la fièvre et n’écourte pas la durée des symptômes.
Au contraire, cette habitude comporte des risques bien réels. Elle expose à des effets indésirables (troubles digestifs, allergies, interactions médicamenteuses), perturbe la flore bactérienne et, surtout, favorise l’antibiorésistance : des bactéries deviennent résistantes, et les antibiotiques perdent de leur efficacité le jour où l’on en a réellement besoin.
Alors, quand un antibiotique est-il justifié ? Uniquement lorsque le médecin suspecte ou diagnostique une complication bactérienne distincte qui s’ajoute au virus, par exemple une otite, une sinusite bactérienne ou une pneumonie. Ce sont des situations cliniques qui se discutent sur examen, parfois avec des examens complémentaires. Le bon message n’est pas « jamais d’antibiotiques », mais « pas d’antibiotiques sans indication médicale ».
Bon usage, si un antibiotique est prescrit : respecter la dose et la durée, même si l’on se sent mieux, ne jamais réutiliser un ancien traitement, et ne pas conserver des boîtes « pour plus tard ». En cas de doute, demander conseil à un professionnel de santé plutôt que d’ajouter un médicament au hasard à « l’arsenal » des maux d’hiver.

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