Tatiana Schlossberg ou le courage tranquille d’une Kennedy
Tatiana Schlossberg, héritière discrète du clan Kennedy, révèle sa lutte contre la maladie. ©Ici Beyrouth

Accidents, assassinats, maladies : depuis plus d’un demi-siècle, la saga Kennedy oscille entre prestige et blessures, hantée par la fatalité autant que portée par la lumière du pouvoir. À travers une série de portraits, retour sur les vies fêlées et les destins contrariés d’une dynastie américaine où chaque ascension porte sa part d’ombre. Ce premier volet s’intéresse à Tatiana Schlossberg, héritière discrète confrontée à la maladie et au poids d’un nom devenu légende.

C’est un aveu rare jeté au cœur de l’espace public. Le 22 novembre 2025, une date marquée d’un deuil originel chez les Kennedy, celle de l’assassinat de son grand-père John F. Kennedy, Tatiana Schlossberg brise le silence et confie à The New Yorker sa lutte contre une leucémie myéloïde aiguë, une forme grave de cancer du sang marquée par une mutation génétique peu commune. Derrière la confession, il y a la voix d’une femme qui, bien que descendante de l’un des clans politiques les plus célèbres d’Amérique, n’a jamais recherché le devant de la scène. Mais ce geste témoigne aussi de son désir de laisser une trace, que ce soit pour ses enfants, ses lecteurs ou la postérité.

Née en 1990 à New York, petite-fille du président John F. Kennedy et de Jacqueline Kennedy-Onassis, Tatiana Schlossberg a toujours préféré l’observation à l’exposition. Loin des projecteurs, elle s’est construite dans l’exigence intellectuelle et la fidélité aux valeurs familiales sans l’emprise du poids politique. Journaliste scientifique, autrice engagée pour l’environnement, elle incarne une forme de résistance à la tentation du destin tout tracé, se tenant sur un seuil où l’héritage devient une matière à comprendre, non un rôle à endosser.

Dans le grand récit des Kennedy, la tragédie semble tenir d’un refrain un peu trop récurrent. Accidents, assassinats, addictions, maladies : la chronique familiale s’écrit au rythme des pertes, comme si la lumière de la gloire appelait inlassablement son (sombre) revers. L’assassinat de JFK en 1963, celui de son frère cinq ans plus tard, puis la disparition brutale de John Fitzgerald Kennedy Jr. dans un crash aérien en 1999 : autant de drames qui traversent les générations et qui, de manière souterraine, façonnent les sensibilités. « Toute ma vie, j’ai essayé […] de protéger ma mère et de ne jamais la contrarier ou la mettre en colère. Aujourd’hui, j’ai ajouté une nouvelle tragédie à sa vie, à la vie de notre famille et je ne peux rien faire pour l’empêcher », écrit-elle. La parole de Tatiana Schlossberg ne convoque pourtant ni pathos ni fatalité : elle dit simplement le poids d’un héritage qui se rappelle à elle au moment même où sa propre existence tangue.

Le diagnostic est tombé en mai 2024, seulement quelques semaines après la naissance de sa fille. Tatiana Schlossberg a alors entamé une thérapie agressive comprenant plusieurs cycles de chimiothérapie, deux greffes de moelle osseuse et la participation à deux essais cliniques dans un centre lié à l’Université Columbia. Malgré l’acharnement thérapeutique et l’espoir têtu des médecins, la maladie n’a jamais véritablement reculé. « Au cours du dernier essai clinique, mon médecin m’a dit qu’il pourrait me maintenir en vie pendant un an, peut-être », confie-t-elle. Et puis il y a cette phrase, qui traverse le texte comme une décharge électrique : « Ma première pensée a été que mes enfants, dont les visages sont gravés à jamais dans ma mémoire, ne se souviendraient pas de moi. »

L’enfance de Tatiana s’est déroulée dans la relative discrétion offerte par la ville de New York et les étés préservés à Martha’s Vineyard, chez sa grand-mère Jackie. C’est là, entre nature et histoire, qu’elle forge sa vocation : comprendre et raconter le monde, mais aussi défendre ses équilibres fragiles. Ni fascinée par la politique comme sa mère, Caroline Kennedy, ni consumée par le poids de l’héritage, elle s’oriente très tôt vers le journalisme scientifique et les questions écologiques. Son parcours académique – Brearley School, Yale, Oxford – témoigne de cette exigence.

Rigueur et engagement

Plume rigoureuse et engagée, elle s’impose au New York Times dans la rubrique climat, dans une rédaction encore largement masculine et indifférente aux enjeux environnementaux. Elle y fait entendre une voix singulière, précise, surtout critique, convaincue que « ceux qui écrivent l’histoire ne sont pas toujours ceux qui la font, mais qu’ils peuvent changer le regard que l’on porte sur elle ». Son ouvrage, Inconspicuous Consumption (2019), dresse un inventaire lucide et souvent ironique de l’impact environnemental de nos choix quotidiens. Rien de moralisateur : chez Schlossberg, l’écologie se décline en prise de conscience partagée, comme si la responsabilité devait s’exercer sans fanfare.

Chez les Kennedy, parler en public a toujours été un moyen de donner un sens à leur histoire familiale et de reprendre la main sur leur destin. Mais avec Tatiana, quelque chose change : le témoignage n’est plus déclaration politique ni défense d’un nom, mais exploration honnête d’une expérience de la vulnérabilité. Elle évoque courageusement les greffes, les rechutes, les deuils à venir, l’impossibilité de tenir sa fille nouveau-née, la peur d’être oubliée, le temps suspendu de la maladie. Cette confession n’annule rien du passé, elle s’inscrit dans la longue chaîne de ceux qui, chez les Kennedy, ont tenté de donner du sens à la tragédie. Mais elle refuse le vocabulaire de l’inéluctable : là où l’on attendait la répétition d’un malheur programmé, elle propose la volonté de laisser des souvenirs plutôt qu’une légende.

Pour Tatiana Schlossberg, écrire n’est jamais un geste innocent. C’est un moyen de relier les vivants aux morts, de transmettre des valeurs et des leçons d’humilité. L’histoire des Kennedy, qu’elle connaît très bien, n’est pas seulement faite de figures héroïques : elle invite aussi à réfléchir aux incertitudes de la vie et à la fragilité du sens. En s’intéressant à ses ancêtres et en lisant les discours de JFK, elle construit pour elle-même et pour ses enfants un héritage fondé sur la lucidité.

Face à la maladie, Tatiana Schlossberg ne se présente pas comme une victime. Elle privilégie la sincérité : « Être dans le présent est plus difficile qu’il n’y paraît, alors je laisse les souvenirs aller et venir », confie-t-elle. Dans une famille où tout prend des proportions dramatiques, son humilité est rare. En parlant ouvertement de sa maladie, elle préfère la vérité aux récits héroïques. Elle montre le prix à payer pour appartenir à cette famille, mais aussi qu’il est possible de trouver une certaine paix avec son destin.

Son témoignage s’inscrit ainsi dans la mémoire vive des Kennedy, non comme une énième variation sur la fatalité, mais comme une invitation à penser autrement l’héritage : non plus comme un fardeau, mais comme une chaîne de liens. À travers Tatiana Schlossberg, la dynastie Kennedy trouve dans la vulnérabilité assumée une lumière nouvelle, moins éclatante peut-être, mais infiniment plus humaine.

À suivre : John F. Kennedy, le début de la malédiction.
Le prochain portrait reviendra sur la figure de John F. Kennedy, 35e président des États-Unis, dont l’assassinat en 1963 a marqué le début des tragédies familiales.

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