Sommes-nous dans une impasse?
©Ici Beyrouth

Les équivoques de la transition au Liban se multiplient tous azimuts au point de remettre en cause le bien-fondé et la vraisemblance des scénarios de sortie de crise. Fallait-il élire un président de la République avant la fin du mandat Biden, ou procéder à la formation d’un gouvernement aux encadrements stricts pour la mise en application des résolutions internationales?

 Autant de questions qui se posent, alors que le nouvel exécutif se débat dans des contradictions qui dévoilent les incohérences du processus de transition mis en place. Les apories juridiques de la constitution actuelle remplacent les stipulations du texte et sa normativité par des recours politiques et des arbitrages qui ressortent aux puissances de tutelle alternées (Syrie, Iran, Arabie saoudite, Qatar, etc.) et au pouvoir de veto de leurs relais domestiques.

Cet artifice juridique, étant de nature à faciliter la mise en orbite du Liban, discrédite le principe de la séparation des pouvoirs qui définit le régime démocratique et empêche la mise en œuvre de l’État de droit. Ces enjeux problématiques de constitutionnalité ne font que répercuter les difficultés d’être d’une entité nationale délégitimée, d’une république subvertie et instrumentalisée et d’une paix civile remise sur la sellette de manière cyclique. La vulnérabilité du pays est due aux distorsions systémiques d’un régime soumis aux aléas des politiques interventionnistes, aux extraterritorialités institutionnalisées et à un ordre régional aux dislocations multiples.

La volatilité du contexte libanais est principalement due à l’absence d’un consensus national et à son envers, la fragilité structurelle de l’État et l’impact des emprises externes. La remontée aux conflits qui ont ponctué les six dernières décennies nous instruit sur la fonction des conflits hybrides qui se nouent aux croisements de l’intérieur et de l’extérieur. La coalition de la gauche libanaise et des formations militaires palestiniennes; l’instrumentalisation des clivages politiques et sectaires par les politiques de puissance arabes et islamiques; le pouvoir de tutelle du régime syrien et la stratégie expansionniste du régime iranien et leurs leviers domestiques fournissent des exemples amplement attestés.

Loin d'être l’effet du hasard, l’état de blocage des institutions relève plutôt d’une volonté de sabotage délibérée qui devrait paver la voie aux politiques de subversion et de domination. Au-delà du continuum qui relie les conflits des six dernières décennies, nous assistons à la remise en cause des équilibres géostratégiques. Israël, en cassant la politique des plateformes opérationnelles intégrées conçue et implémentée par le régime iranien, remet en question les équilibres en cours et leurs doubles idéologiques et géopolitiques. 

Le nouvel exécutif au Liban n’arrive pas à se positionner vis-à-vis de la nouvelle donne géostratégique afin d’arrêter une ligne d’action homogène. Il s'en défend au profit de manœuvres incohérentes et sans aucune pertinence. Les œillères idéologiques, l’emprise résiduelle du Hezbollah, la difficulté de décrochage par rapport aux lests des passés composés rendent compte de l’état de blocage actuel.

Or, la perpétuation des facteurs d’inhibition et de sabotage délibéré des mandats internationaux va non seulement faire dérailler les chances d’une paix impérative, mais ouvre aussi la voie à des remaniements géostratégiques et idéologiques et à des reclassements géopolitiques irréversibles. L’âpreté des verrouillages idéologiques, stratégiques et personnels n’arrivera pas à reclasser la donne stratégique ni à justifier les conduites d’évasion qui scandent la démarche politique. 

La gesticulation sans discernement de Joseph Aoun et les travers idéologiques de Nawaf Salam feront incessamment long feu. Ils vont nous renvoyer de nouveau aux hasards des violences renouvelées, à la fin tumultueuse de l’hégémonie iranienne, aux turpitudes sans fin des scènes palestinienne et chiite et aux béances géopolitiques et stratégiques d’un Moyen-Orient éclaté. Le fait de se méprendre sur la nature des enjeux et de se réfugier dans des attitudes d’évasion à déclinaisons multiples n’est pas de nature à pouvoir dissimuler les dérives meurtrières d’une région aux multiples abîmes. 

L'état de désemparement de la dictature iranienne laisse peu de choix à l’autocratie chiite et à ses alliés. La fuite vers la militarisation du nucléaire; les conciliabules avec le nouvel axe totalitaire (Chine, Russie); les délires d'un contre-ordre mondial hypothétique; la réactivation des champs de bataille dans un Proche-Orient entièrement bouleversé par la contre-offensive israélienne et la restitution illusoire d'un statu quo ante s'avèrent comme autant d’hypothèses inutiles. 

Ce sont ces mêmes illusions qui entretiennent les délires de la dystopie religieuse iranienne et qui nourrissent les attentes vaines du Hezbollah. Ce combat d'arrière-garde a pour contrepartie l'émergence d'une opposition iranienne résolument engagée dans une lutte sans merci avec la dictature islamique. L'ennui avec la politique libanaise en cours est qu'elle n'arrive pas à se démarquer des habitus idéologiques et des paramètres d'une ère politique agonisante. À moins de changer de logiciel, le nouvel exécutif commence là où l’État libanais a fini en 1975.

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