Pouvoir et abus
Un homme qui masque les yeux d'une jeune fille. ©pexels

Ali Ibrahim Nassar, 49 ans et agent de la Sûreté générale, a été arrêté par son institution sur ordre du procureur général du Mont-Liban, le juge Fadi Malkoun, pour avoir harcelé une fillette syrienne de six ans, en présence d'autres enfants. Le suspect est actuellement en garde à vue et fait l'objet d'une enquête. Il a été privé de ses droits de communication et de confrontation et, pour la suite de la procédure, sera déféré devant l'Office de lutte contre les atteintes à la moralité et la traite des êtres humains.

Comme lui, de nombreuses personnes abusent de leur influence et de leur pouvoir pour manipuler et exploiter des enfants, franchissant les limites de la décence et de la moralité, infligeant des souffrances profondes et laissant des séquelles psychologiques et physiques, en particulier chez les plus vulnérables.  

Roula Lebbos, assistante sociale, consultante et formatrice en protection juvénile, affirme ainsi que “le pouvoir ne se limite pas uniquement aux personnes bénéficiant d'une couverture sociale ou syndicale, telles que les avocats, juges et médecins, ou d'une couverture politique, comme les économistes, politiciens et membres ou responsables du secteur public, mais s'étend également aux religieux”. À titre d’exemple, elle raconte à Ici Beyrouth l’histoire d’un garçon orphelin de 12 ans, qui vivait dans un centre d’internat religieux.

“Chaque week-end, il rendait visite à sa tante, qui l’a un jour surpris en train de commettre des actes sexuels avec sa sœur de 5 ans. L’enfant a expliqué que c’était un acte d’amour et d’affection, inspiré par les comportements d’un responsable religieux du centre envers lui et ses camarades”, affirme-t-elle. “Après avoir déposé plainte et à la suite de l'enquête menée, plusieurs victimes, dont certaines sont aujourd'hui adultes, ont fini par raconter leurs histoires avec le même agresseur”, poursuit l’assistante sociale.

Ce phénomène reste trop souvent invisible, surtout lorsque ceux qui abusent de leur pouvoir occupent des positions influentes dans la société. Mme Lebbos mentionne notamment le scandale des TikTokeurs pédophiles, qui a éclaté fin avril 2024. L’un d’eux était un avocat à la cour. “L’Ordre des avocats n'est pas resté inactif face à un tel crime et a pris des mesures de sanctions, tout comme cela aurait été le cas pour d'autres syndicats dans des situations similaires”, précise-t-elle. “En revanche, le problème persiste avec les institutions religieuses, où les sanctions restent peu sévères.”

Randa Barrage, docteure en psychologie et psychopathologie, et membre de la clinique CPRM, explique qu’il “n'existe pas de lien précis entre les individus en position de pouvoir et les troubles psychiques liés aux agressions sexuelles sur mineurs, également connues sous le nom de pédophilie, qui se caractérisent par une attraction sexuelle envers les enfants ou les mineurs”. Néanmoins, elle précise que “beaucoup d'entre eux sont pervers, narcissiques ou psychopathes”.

“Ce type de personne peut être un agresseur et ne pas éprouver de la culpabilité”, poursuit la spécialiste, avant d’expliquer que “pour les mineurs, toute personne plus âgée est perçue comme une figure d'autorité, car ils se sentent principalement faibles face à elle sur le plan physique”.

Les signes

Il est crucial que les parents soient en mesure de repérer certains signes pouvant indiquer qu'un enfant a été victime d'agression. Ces symptômes peuvent se manifester de différentes manières. Mme Barrage nous éclaire sur ce point: “L’insomnie, d’autres troubles du sommeil et les cauchemars répétitifs sont souvent les premiers indicateurs d’anxiété chez l’enfant.” Cependant, cela dépend aussi du caractère de celui-ci. “Certains deviennent hyperactifs, tandis que d'autres restent très calmes et isolés”.

De plus, “de nombreux enfants développent de l’incontinence urinaire, car l’agresseur a éveillé chez eux un désir sexuel”, poursuit la spécialiste, précisant qu’“ils adoptent également un langage très abstrait lorsqu’ils en parlent”.

“Si un enfant présente de tels signes, il est impératif que les parents abordent la situation avec délicatesse et veillent à offrir un environnement sécurisant et bienveillant, afin de lui permettre de s’exprimer librement”, souligne-t-elle.

Les séquelles

“La différence entre un agresseur dans une situation ordinaire et un agresseur en position de pouvoir réside dans le fait que ce dernier se sent protégé par son statut, ce qui lui permet de réitérer ses actes avec le même mineur, lui causant des séquelles encore plus graves”, souligne Mme lebbos. Mais à mesure qu'il poursuit ses actes, la situation ne fait qu'empirer.

Mme Barrage explique ainsi que “les mineurs peuvent développer de l'anxiété et une dépression à la suite de tels crimes”. Selon elle, “l'enfant devient souvent insociable, éprouve un sentiment de culpabilité et se détache de la réalité. À long terme, ces séquelles peuvent s'aggraver, menant à des difficultés à établir des relations saines, à des troubles alimentaires, voire à la consommation de drogues pour fuir la dureté de la réalité.”

“Ces séquelles ne pourront jamais être guéries ou effacées définitivement; les actes resteront à jamais gravés dans la mémoire de la personne; toutefois, les thérapies et le suivi psychologique demeurent essentiels pour l’aider à surmonter ces traumatismes”, conclut-elle.

Une réalité silencieuse au-delà des statistiques

Bien qu'il n'existe pas de statistiques précises sur les abus commis par des personnes en situation de contrôle ou de pouvoir, 2.203 cas d'abus ont été signalés à l'association Himaya en 2024 uniquement. Ceux-ci sont répartis dans plusieurs catégories: 13% de cas d'abus sexuels, 33% de violences physiques, 15% de maltraitance psychologique, 14% d'exploitation, 23% de négligence et 2% de détresse psychologique.

Ces chiffres ne concernent qu'une seule association. En réalité, de nombreux enfants endurent en silence, sans que leur souffrance soit détectée.

Par ailleurs, certains parents choisissent de ne pas signaler les abus, ce qui complique une évaluation précise de l'ampleur du phénomène.

Importance du signalement

De nombreuses personnes ressentent de la honte ou craignent de ne pas revendiquer leurs droits après un tel abus, surtout lorsque l’agresseur détient une position de pouvoir. Beaucoup d’entre eux utilisent des moyens, tels que proposer une compensation financière ou d’autres avantages à leurs victimes, en échange de leur silence. Mais porter plainte reste une nécessité.

Rola Lebbos insiste sur le fait qu’”il est fortement conseillé de consulter un médecin légiste dès que l'on observe la moindre marque physique sur le corps de nos enfants.”

Ensuite, il est essentiel de porter plainte. “Conformément à la loi 422, la plainte peut être déposée auprès du juge des enfants, du parquet général, des postes de gendarmerie, et il est même possible de signaler l'abus à une personne de confiance, comme une assistante sociale, ou de demander de l'aide à une ONG spécialisée dans les droits des enfants”, rappelle l’assistante sociale. La démarche est simple et, aujourd'hui, les lois sont plus efficaces. “La société a évolué, et il est désormais obligatoire de signaler ce type d'abus”, conclut Mme Lebbos. De plus, “le signalement a un effet positif sur la santé mentale des enfants et peut être considéré comme la première étape vers la guérison des mineurs”, conclut, de son côté, Mme Barrage.

 

 

Commentaires
  • Aucun commentaire