Soudan du Sud : ce que l'on sait de la crise
L'ex-vice-président du Soudan du Sud et ancien chef rebelle Riek Machar fait un geste alors qu'il arrive pour une réunion avec le président du Soudan du Sud, Salva Kiir, au bureau présidentiel de Juba, le 19 octobre 2019. ©Akuot Chol / AFP

Au Soudan du Sud, l'arrestation du vice-président Riek Machar par des forces loyales au président Salva Kiir marque selon des analystes une escalade qui rapproche le plus jeune pays du monde d'un nouveau conflit, près de sept ans après une guerre civile dévastatrice.

Les combats entre les partisans des deux hommes avaient fait quelque 400.000 morts et quatre millions de déplacés entre 2013 et 2018.

Montée des tensions 

Le Soudan du Sud, riche en pétrole mais extrêmement pauvre par ailleurs, est miné par les luttes de pouvoir, la corruption et les conflits ethniques.

Le comté de Nasir, dans le nord-est, est depuis des semaines le théâtre de combats entre les forces fédérales loyales au président et une "Armée blanche",  milice accusée par le pouvoir de collaborer avec Riek Machar.

Après la prise d'un de ses camps début mars, l'armée sud-soudanaise a bombardé des positions rebelles, tuant vingt personnes, en majorité des femmes et des enfants, selon un commissaire administratif du comté.

Alors que d'autres régions connaissaient des violences, le parti de M. Machar a dénoncé le 26 mars des frappes contre ses forces aux portes de Juba. Le soir même, le vice-président était arrêté.

"Problème majeur de succession" 

Si le pouvoir sud-soudanais a officiellement justifié l'arrestation du vice-président en l'accusant de préparer une rébellion, les experts de la région estiment que M. Kiir, 73 ans, cherche plutôt à assurer sa succession et à affaiblir M. Machar.

Il y a un "problème majeur de succession au Soudan du Sud" car "le président Kiir n'est pas en bonne santé" et "des membres de son parti et de son gouvernement essayent de prendre la relève", déclare à l'AFP un humanitaire basé à Juba, qui requiert l'anonymat pour des questions de sécurité.

Depuis février, plus de 20 alliés politiques et militaires de M. Machar ont été arrêtés. Dans au moins trois États du pays, des gouverneurs qui lui étaient loyaux ont été remplacés par des soutiens de M. Kiir.

Ces décisions unilatérales vont à l'encontre du partage de pouvoir prévu par l'accord de paix de 2018, dont le parti de M. Machar estime qu'il a pris fin avec l'arrestation de son chef.

"Le président opère comme s'il n'y avait aucun accord", observe Daniel Akech, chercheur de l'International Crisis Group (ICG), interrogé par l'AFP. Il va d'"escalade en escalade", et l'arrestation du vice-président constitue "un pic" sur la voie de la guerre, poursuit-il.

 Finances asséchées, armée mécontente 

Cette crise politico-militaire survient dans un contexte d'assèchement des ressources du gouvernement sud-soudanais, dont 90% des revenus viennent du pétrole. Or le pays connaît de graves problèmes de production, qui a chuté de 140.000 à 20.000 barils par jour, selon un diplomate occidental basé à Juba.

Selon l'ICG, cela est dû la fermeture d'un pipeline transportant le pétrole sud-soudanais à cause de la guerre en cours au Soudan voisin.

Faute d'argent, les militaires n'ont pas été payés depuis plus d'un an, à l'exception de quelques mois de salaire récemment versés, notent les interlocuteurs de l'AFP.

L'arrivée début mars d'une force ougandaise pour assister M. Kiir, payée en dollars selon la rumeur publique, renforce encore le mécontentement des soldats, disent-ils.

Risque d'"explosion" 

Pour un diplomate occidental basé à Juba, la crise au Soudan du Sud dépasse largement le cadre de la querelle Kiir-Machar. "La population n'accorde plus aucun crédit" au vice-président depuis que celui-ci s'est installé au pouvoir en 2018 et a "croqué le gâteau" aux côtés du président et de ses fidèles, dit-il.

En outre, la santé de M. Kiir "peut flancher à tout moment ou il peut partir à l'étranger pour se faire soigner et là, il peut y avoir une explosion de violence à Juba" et ailleurs, affirme-t-il.

Son successeur vraisemblable, Benjamin Bol Mel - nommé vice-président en février - est "détesté" dans le pays, indique le diplomate, y compris au sein de son parti où de nombreux membres le considèrent comme un étranger.

Daniel Akech craint aussi que des groupes ne s'affranchissent de la tutelle des deux leaders sud-soudanais pour nourrir une "violence décentralisée".

Communauté internationale absente 

Face à la montée des tensions, l'ONU a appelé maintes fois à respecter le processus de paix. Des ambassades occidentales à Juba se sont proposées comme médiatrices. Un ex-Premier ministre kényan, Raila Odinga, venu vendredi à Juba pour "désamorcer" la situation, a rencontré Salva Kiir mais n'a pas eu accès à Riek Machar.

Une réaction trop faible, selon les experts, alors que les combats dans le nord-est ont déjà fait plus de 60.000 déplacés internes, et entravé la lutte contre le choléra dans le pays, qui connaît sa pire épidémie en vingt ans avec plus de 40.000 cas et près de 700 décès en six mois, selon l'Unicef.

Par Joris FIORITI, AFP

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