Berezovsky: quand la virtuosité frôle l'absolu, mais manque la révélation
Boris Berezovsky à l'amphithéâtre Émile Boustani. ©Festival al-Bustan

Boris Berezovsky a inauguré la trente-et-unième saison musicale du festival al-Bustan avec une prestation alternant éclat et réserve. Si sa virtuosité n’a pas failli, certaines interprétations, notamment de Beethoven et Chopin, ont manqué de la profondeur émotionnelle qui aurait dû sublimer les œuvres, avant que son jeu ne trouve véritablement son éclat dans les pages de Liszt.

Certains concerts suscitent une attente quasi mystique. Ils portent en eux une promesse. Celle d’un instant en apesanteur où la musique, affranchie du temps, se fait absolue. Boris Berezovsky appartient à cette élite d’artistes dont la seule présence suffit à éveiller une ferveur collective. Mais si l’émotion précède souvent le jugement, elle ne doit pas le dicter. Dans le cadre de cette critique musicale, l’objectivité impose une rigueur qui exclut toute considération sur les engagements politiques de l’artiste, aussi controversés soient-ils. Il s’agit ici non de scruter l’homme, mais d’écouter l’artiste, seul devant son clavier, dans la nudité du son et de l’harmonie. Le 26 février, le pianiste russe a inauguré la trente-et-unième saison musicale du festival al-Bustan, un des derniers refuges d’une musique classique qui résiste encore à l’effritement au Liban. Cette année plus que jamais, un tel festival tient presque de l’acte de foi. L’attente était donc à la hauteur du mythe.

Densité du verbe musical

La soirée s’ouvre sur la Sonate no21 en do majeur, op.53, dite Waldstein, de Ludwig van Beethoven (1770-1827). Si Berezovsky n’a rien cédé à l’exigence technique, son jeu, pour éclatant qu’il fût, n’a pas su capter cette vérité fragile qui fait d’une exécution une révélation. Sa virtuosité, incontestable certes, s’est affirmée d’emblée, mais le pianiste s’est malheureusement laissé emporter par une certaine précipitation, notamment dans le premier mouvement, Allegro con brio, où la respiration du phrasé, l’attention aux détails et la densité du verbe musical beethovénien ont été négligées au profit d’une lecture trop hâtive. Son piano a rugi, mais sous ce tonnerre maîtrisé, on cherchait en vain l’instant de pureté qui fait naître l’émotion.

Fidèle à sa réputation de bousculer les attentes, le virtuose choisit, cette année encore, de ne pas suivre le programme annoncé. Par un heureux hasard, il se tourne cette fois vers le Scherzo n°2 en si bémol mineur, op.31 de Fréderic Chopin (1810-1849) que Tony Yike Yang avait magnifiquement interprété deux jours auparavant à l'Université Antonine. La prestation du Russe est marquée par une parfaite égalité dans les gammes qui traversent le clavier avec une grande fluidité. Le tempo adopté confère à l’ensemble une dynamique haletante qui limite l'exploration des contrastes et des nuances harmoniques que permet l'œuvre. Cependant, la tension dramatique reste intacte et l'impétuosité de Berezovsky rend, tant bien que mal, justice à la vigueur et la musicalité de cette célébrissime composition.

Changement de ton

Après un entracte de vingt minutes, le retour du pianiste sur scène est marqué par un changement de ton. Muni d’une partition, Berezovsky livre une lecture fidèle et mesurée de la Ballade no2 en si mineur, S.171 de Franz Liszt (1811-1886), mettant en lumière toute la richesse thématique de l’œuvre. La pièce débute par un mouvement chromatique sombre, suivi d’un motif de gamme ascendante, merveilleusement contrasté par un thème Allegretto lumineux que Berezovsky rend avec finesse. Le pianiste parvient à faire ressortir tout le drame narratif de l’œuvre en enchaînant avec virtuosité les octaves brisées et les gammes rapides, éléments caractéristiques du langage lisztien. Sa dextérité, parfaitement adaptée à ce répertoire, renforce la puissance et la fluidité de l’interprétation.

Poursuivant sur la même lancée, Berezovsky s’attaque ensuite à la Première Mephisto-Valse S.514 de Liszt. Il s’agit d’une représentation virtuose d'un épisode du poème en vers de l'écrivain autrichien Nikolaus Lenau (1802-1850), inspiré de la légende de Faust. Le choix de cette œuvre prouve que le pianiste ne cède en aucun cas à la tentation de la facilité, choisissant d'aborder les pages les plus ardues du répertoire pianistique. Il déploie ainsi une technique transcendante, soulignant la forme de valse que Liszt cherche constamment à perturber par des innovations rythmiques et texturales, renforçant l'aspect malicieux de l'œuvre. Il réussit à faire sonner chaque phrase avec une précision et un poids qui lui sont propres, faisant preuve d'une aisance phénoménale devant le clavier.

Le virtuose russe tirera ensuite parti de la Rhapsodie hongroise no11, S.244, en la mineur de Liszt pour démontrer, une fois de plus, l'étendue inouïe de sa virtuosité, avant de conclure le concert en toute beauté avec deux études de Chopin:  l’Étude op.25, no2 en fa mineur et l’Étude op.25, no1 en la bémol majeur. Dans cette ultime parenthèse, le musicien offre un souffle de poésie presque éphémère au cœur d’une prestation autrement marquée par la démonstration technique.

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