Il n’est pas aisé de parler d’un changement au sein de la communauté chiite libanaise concernant le regard porté sur le Hezbollah. En effet, cette communauté n’est pas constituée d’un seul bloc; et contester certains choix du Hezbollah ne signifie pas nécessairement s’en détourner ou rejoindre les rangs de ses adversaires.
Mais ce qui s’est récemment produit dans certains villages du Sud, d’Arab Salim à el-Nmeiriyé, parallèlement aux appels lancés par les citoyens depuis Nabatiyé et aux propos du président de la République, Joseph Aoun, laisse penser que la relation entre le Hezbollah et son environnement social n’est plus entièrement régie par les mêmes acquis qu’auparavant.
De la résistance à la sécurité
Pendant des années, les armes du Hezbollah ont été associées, pour une large partie de la communauté chiite, à une logique de protection et de dissuasion face à Israël. Mais les guerres et les frappes qui ont touché le Sud depuis 2023 ont poussé une partie de la population à reformuler la question: la présence d’une activité militaire dans les zones résidentielles contribue-t-elle à les protéger, ou risque-t-elle au contraire de les exposer davantage aux frappes?
C’est dans ce contexte que les tensions apparues à Arab Salim et à el-Nmeiriyé revêtent toute leur importance, même s’il convient de rester prudent face aux versions contradictoires concernant les faits.
L’enjeu politique n’est donc pas tant chacune des versions locales prises isolément que l’apparition de contestations, au sein même de cette communauté, contre toute activité susceptible de mettre en danger les villages et leurs habitants.
La nouveauté réside ainsi dans l’émergence d’une question: la population locale est-elle en droit de refuser de subir les conséquences d’une décision sécuritaire ou militaire à laquelle elle n’a pas participé?
Amal: une contestation au sein même du camp
Le phénomène prend de l’ampleur lorsque la contestation apparaît dans des milieux proches du mouvement Amal.
Les critiques issues des adversaires du Hezbollah ne sont pas nouvelles. En revanche, lorsqu’elles émanent de la communauté chiite elle-même et de l’électorat d’un parti allié au Hezbollah au sein du tandem chiite, leur portée est toute autre.
Cela ne signifie pas qu’Amal est désormais dans l’opposition au Hezbollah. Leur alliance politique demeure intacte. Mais un écart commence à apparaître entre l’alliance au sommet et l’état d’esprit de la base.
Partant, un partisan d’Amal peut soutenir la résistance face à Israël tout en refusant que sa maison ou son village devienne partie intégrante d’une équation militaire dont la décision lui échappe.
Une nouvelle équation se dessine donc: l’allégeance politique ne constitue plus nécessairement un blanc-seing sur les questions sécuritaires et militaires.
Nabatiyé: l’État n’est plus seulement une revendication de l’opposition
Le discours de Nabatiyé et la réponse du président Aoun témoignent de cela. Depuis Nabatiyé et d’autres localités, des appels ont été lancés pour demander à l’État, à l’armée et aux institutions officielles d’assumer leurs responsabilités.
L’importance de ces appels ne réside pas dans le fait qu’ils représenteraient Nabatiyé dans son ensemble ou toute la communauté chiite, mais dans le lieu d’où ils émanent. Lorsque la revendication d’une présence de l’État et de l’armée se fait entendre au cœur même de l’environnement social du Sud, cela signifie que l’idée de l’État commence à retrouver une place qu’occupait auparavant presque exclusivement le discours de la «résistance».
Une équation politique plus complexe apparaît également: il est possible de tenir Israël pour responsable de l’agression et de l’occupation tout en demandant des comptes au Hezbollah sur ses choix. Rejeter l’action d’Israël ne signifie pas exonérer le Hezbollah de toute critique, et critiquer le Hezbollah ne signifie pas prendre le parti d’Israël.
Vers un soulèvement contre le Hezbollah?
Pas pour l’instant.
Il serait exagéré de transformer des incidents locaux et des appels de citoyens en une déclaration d’effondrement de la popularité du Hezbollah. Ce dernier dispose toujours d’une base sociale, organisationnelle et idéologique profonde, et le conflit avec Israël demeure un élément essentiel dans la formation de l’opinion dans le Sud.
Mais il serait tout aussi erroné de considérer ce qui se passe comme de simples épisodes sans lendemain.
Nous assistons plus probablement au début d’une renégociation, au sein de la communauté chiite, de la relation entre la société, le Hezbollah, les armes et l’État.
La question n’est alors plus uniquement: «Pour ou contre la résistance?» mais une autre, plus délicate, commence à émerger: «Qui a le droit de prendre une décision susceptible d’exposer un village et ses habitants à la guerre?»
Cette question est plus difficile à assumer pour le Hezbollah que les critiques de ses adversaires, car elle émane cette fois du tissu social qui a constitué l’une de ses principales sources de force.
De l’«environnement de la résistance» à une communauté qui réclame l’État
La transformation la plus profonde n’est peut-être pas le passage des chiites d’un parti à un autre, ni un rejet de la résistance, mais un changement dans l’ordre des priorités.
Après les pertes et les guerres successives, une autre question prend le dessus: à la base, pourquoi faudrait-il choisir entre la résistance et l’État?
Ce qui se passe à Nabatiyé et les questions soulevées à Arab Salim et el-Nmeiriyé, ainsi que le mécontentement qui se manifeste dans certains milieux proches du mouvement Amal, ne suffisent pas pour en déduire une transformation politique globale. Cela démontre toutefois que la revendication d’un rôle accru de l’État n’est plus l’apanage des adversaires du Hezbollah et que l’espace de contestation au sein de la communauté chiite elle-même est en train de s’élargir.
Auparavant, la question était: qui protège le Sud d’Israël?
La question qui s’impose aujourd’hui serait plutôt: qui protège les habitants du Sud de la guerre elle-même, et qui détient la décision de guerre et de paix?
Si cette question s’enracine dans les esprits des habitants du Sud et au sein même de l’électorat du tandem chiite, elle pourrait marquer le début d’une transformation politique et sociale plus profonde qu’un simple désaccord ponctuel entre Amal et le Hezbollah.