Le 25ᵉ anniversaire des attentats du 11 septembre, commémoré vendredi, s'accompagne d'un phénomène que plusieurs rédactions américaines ont documenté ces derniers jours. CNN a rapporté que des dizaines de millions d'Américains trop jeunes pour se souvenir de l'événement redécouvrent aujourd'hui l'effondrement des tours du World Trade Center à travers des vidéos qui circulent sur YouTube et TikTok, dans un flux où l'archive côtoie la désinformation et, naturellement, les billevesées qui en découlent.
La radio publique de Boston GBH constatait de son côté que les théories du complot nées dans les heures qui ont suivi les attaques continuent, un quart de siècle plus tard, d'irriguer une partie du débat public. Cette persistance a fait l'objet d'une abondante littérature en psychologie sociale et en science politique, qui permet d'en comprendre les ressorts.
Un besoin de proportionner la cause à l'effet
Une des explications les plus citées touche à un biais cognitif assez universel. Patrick Leman, alors maître de conférences en psychologie à l'université Royal Holloway de Londres, expliquait au magazine Time qu'un événement d'une magnitude aussi exceptionnelle que le 11 septembre entre difficilement en résonance avec une cause perçue comme modeste, dix-neuf hommes armés de cutters ayant suffi à déjouer la première puissance militaire mondiale. Une explication grandiose, impliquant des acteurs puissants agissant dans l'ombre, apaise ce déséquilibre ressenti entre l'ampleur du désastre et la simplicité apparente de son origine.
Cette intuition rejoint les travaux plus récents de Karen Douglas, Robbie Sutton et Aleksandra Cichocka, de l'université du Kent, publiés dans la revue Current Directions in Psychological Science. Leur synthèse identifie trois familles de motivations qui poussent à adhérer à une théorie du complot: un besoin épistémique de comprendre un monde rendu soudain incompréhensible, un besoin existentiel de retrouver un sentiment de contrôle et de sécurité, et un besoin social de préserver une image positive de soi et de son groupe d'appartenance.
Fait notable que soulignent les trois chercheuses, rien n'indique que la croyance en ces théories satisfasse réellement ces besoins, ce qui pourrait expliquer pourquoi l'anxiété qu'elles cherchent à apaiser ne se résorbe jamais vraiment.
Une méfiance qui a des racines anciennes
Le 11 septembre n'a pas inventé le complotisme américain. L'historienne Kathryn Olmsted, de l'université de Californie à Davis, autrice de l'ouvrage Real Enemies, situe l'événement dans une généalogie qui remonte au XIXᵉ siècle, avec les théories anti-catholiques puis les accusations visant francs-maçons et sociétés secrètes.
Selon elle, ce qui a changé n'est pas tant la fréquence de ces croyances que leur visibilité, démultipliée par les réseaux sociaux. Ce diagnostic est partagé par Hugo Drochon, professeur associé de théorie politique à l'université de Nottingham, interrogé par Al Jazeera, pour qui le 11 septembre présente une singularité supplémentaire, celle d'avoir été un événement retransmis en direct à la télévision et vécu comme un spectacle par une audience mondiale.
Comment ces récits se propagent et se politisent
Le juriste Cass Sunstein, de la faculté de droit de Harvard, et son coauteur Adrian Vermeule ont proposé dès 2008 un modèle de diffusion fondé sur la notion de cascade informationnelle. Une théorie du complot est d'abord acceptée par les personnes les plus disposées à y croire, puis la pression sociale exercée par ce premier cercle entraîne progressivement l'adhésion de groupes plus larges, un effet renforcé dans des réseaux fermés où la réputation de chacun dépend de son alignement sur les croyances du groupe.
Michael Wood et Karen Douglas, également de l'université du Kent, ont observé empiriquement ce mécanisme dans les discussions en ligne consacrées au 11 septembre, en montrant que les commentateurs complotistes construisent surtout leur argumentation par rejet de la version officielle plutôt que par la démonstration positive de leur propre thèse.
Depuis 2016, ce terreau psychologique a rencontré une dynamique proprement politique. David Robertson, chercheur spécialiste des théories du complot interrogé par Al Jazeera, relève que les premières théories sur le 11 septembre sont nées en même temps que l'information en continu, ce qui a permis à des internautes de repérer et de débattre d'apparentes incohérences dans la couverture en temps réel. Al Jazeera documente une nouvelle vague de théories mettant en cause Israël, qui s'est développée dans le contexte de la guerre à Gaza et a notamment été relayée par certaines personnalités médiatiques américaines.»
Des chiffres qui confirment un attrait générationnel
Un sondage de YouGov montre que 36% des Américains âgés de 18 à 29 ans jugent crédible l'idée d'une démolition contrôlée des tours, contre 15% seulement chez les plus de 65 ans. Une enquête de l’Institut français d'opinion publique relevait par ailleurs qu'environ quatre Américains sur dix jugent plausible que les autorités aient eu connaissance des projets d'attaque d'Al-Qaïda et les aient laissés se produire.
Ces écarts générationnels recoupent les constats de CNN sur une jeunesse qui découvre l'événement par fragments, hors du contexte que les générations précédentes ont vécu en direct, condition propice à la diffusion de récits alternatifs jamais totalement éteints depuis un quart de siècle.

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