Le communiqué publié, mercredi, par l’armée libanaise ressemble moins à une nouvelle condamnation des frappes israéliennes qu’à un plaidoyer. Chiffres à l’appui, l’institution militaire y détaille son déploiement dans plusieurs localités du Liban-Sud, les armes saisies, les routes rouvertes et les mesures prises pour permettre le retour des habitants. Elle recense ensuite quelque 7.700 violations israéliennes depuis le 26 juin.
L’armée cherche ainsi à établir sa propre ligne de défense. Elle affirme remplir les obligations qui lui incombent et fait désormais d’Israël le principal obstacle à la poursuite du mécanisme. Si l’application de l’accord-cadre conclu le 26 juin n’avance pas, ce ne serait donc pas, selon l’institution militaire, faute d’engagement de sa part, mais en raison de la poursuite des opérations israéliennes. Une mise au point qui intervient après plusieurs jours d’escalade au Liban-Sud, culminant avec les frappes sur Nabatiyé et ses environs, au lendemain de la prise d’Ali Taher par les forces israéliennes.
Reste que cette lecture, qui fixe soigneusement les responsabilités du côté israélien, laisse dans l’ombre une question autrement plus embarrassante pour Beyrouth. L’armée dispose-t-elle réellement de la liberté d’action, voire de la volonté politique, nécessaire pour imposer l’autorité de l’État face au Hezbollah?
Les chiffres de l’armée ne suffisent pas à établir son autorité
Pour démontrer qu’elle exerce effectivement son autorité dans les zones pilotes, l’armée libanaise met en avant son bilan. Dans son communiqué, elle affirme avoir installé, à Zaoutar el-Gharbiyé, Froun et Srifa, six barrages fixes et treize postes d’observation, assuré des patrouilles permanentes et saisi quelque 1.818 armes et munitions, parmi lesquelles des lance-roquettes, des roquettes, des drones et des explosifs. Elle dit également avoir rouvert près de douze kilomètres de routes et participé aux opérations de déblaiement et de récupération des corps.
Les chiffres sont destinés à montrer que l’armée ne se contente pas d’une présence symbolique. L’institution militaire veut prouver qu’elle agit, contrôle le terrain et remplit les obligations qui lui ont été confiées dans le cadre de l’accord du 26 juin. Pourtant, ces données ne répondent pas à la question la plus sensible. Jusqu’où l’armée libanaise est-elle réellement capable d’exercer cette autorité, y compris lorsque celle-ci se heurte au Hezbollah?
À Zaoutar el-Gharbiyé, elle affirme que près de 70% des habitants sont revenus inspecter leurs propriétés, mais que seuls 16%, soit environ 60 familles sur 450, ont pu s’y réinstaller. Selon son bilan, 85% des habitations ont été totalement détruites et les 15% restantes partiellement endommagées. Son contrôle militaire ne signifie donc ni retour à la normale ni rétablissement complet de la vie civile.
Pour le politologue Marwan el-Amine, interrogé par Ici Beyrouth, c’est précisément là que se trouve la faiblesse du discours militaire. Selon lui, l’armée cherche à démontrer qu’elle respecte ses engagements parce que sa crédibilité est désormais mise à l’épreuve, au Liban comme auprès de ses partenaires internationaux.
«Le concept des zones pilotes a échoué et s’est effondré», affirme-t-il. Le problème ne se mesure donc pas, selon lui, au nombre de postes d’observation installés ou d’armes saisies, mais à la capacité de l’État à imposer ses décisions à tous les acteurs armés présents sur l’ensemble de son territoire.
«Soit l’État exerce réellement son autorité, soit il ne l’exerce pas», tranche-t-il. Une souveraineté effective ne peut, d’après lui, être découpée en secteurs dans lesquels l’armée exerce ses prérogatives avec l’accord ou dans les limites fixées par le Hezbollah. «Si un membre du Hezbollah veut mener une activité militaire ou se déplacer avec des armes, l’armée libanaise se doit de l’arrêter», affirme-t-il.
C’est donc moins la présence de l’armée dans le Sud que sa liberté d’action qui est en jeu. Ses barrages, ses patrouilles et ses saisies attestent d’une activité militaire. Ils ne suffisent pas, à eux seuls, à démontrer que l’État est en mesure d’imposer partout ses décisions et «c’est précisément ce que le communiqué ne permet pas d’établir», comme le signale M. el-Amine.
L’État demande la réciprocité, sans avoir encore démontré la sienne
Le passage le plus politique du communiqué est celui dans lequel l’armée affirme que les attaques israéliennes menacent sa crédibilité «à l’intérieur du Liban et devant la communauté internationale». Elle redoute manifestement que l’échec du mécanisme des zones pilotes lui soit imputé, alors qu’elle affirme avoir rempli les premières étapes de sa mission.
Israël, de son côté, continue de justifier ses opérations par la présence et les activités du Hezbollah, notamment par ce qu’il présente comme des tentatives de reconstitution de ses capacités militaires. Les frappes et les opérations israéliennes n’en demeurent pas moins au cœur de la contestation libanaise, l’armée affirmant avoir recensé quelque 7.700 violations depuis le 26 juin.
Le commandement militaire cherche ainsi à imposer une lecture du blocage. Une lecture selon laquelle le Liban ne peut pas être sommé de remplir ses obligations pendant qu’Israël poursuit ses opérations et maintient sa présence sur le territoire libanais. Sur ce point, l’armée entend clairement porter le dossier devant les acteurs internationaux chargés du suivi de l’accord.
Le problème, pour Beyrouth, est que cette exigence de réciprocité ne règle pas la question de fond. L’État libanais exerce-t-il, lui aussi, pleinement ses prérogatives? Car demander à Israël de respecter ses engagements ne dispense pas l’État de démontrer qu’il est capable de faire respecter les siens.
«Les Libanais ne seront convaincus de la réalité de l’autorité de l’État que lorsqu’ils verront le Hezbollah soumis aux mêmes règles que n’importe quel autre acteur armé», insiste Marwan el-Amine. «Celui qui a une responsabilité et la capacité d’agir, mais qui ne prend pas de décision, devient lui aussi partie prenante de cette responsabilité», poursuit-il, pointant du doigt l’inaction de l’État libanais.
Autrement dit, le problème n’est plus seulement de savoir si Israël respecte ou non l’accord. Il est de savoir si l’État libanais accepte d’assumer jusqu’au bout la responsabilité que cet accord lui confie. Or, tant que l’armée peut documenter ses déploiements sans démontrer qu’elle est prête à imposer ses décisions au Hezbollah, les chiffres ne suffiront pas à établir la souveraineté qu’elle revendique.
L’État libanais ne pourra donc pas éternellement répondre à chaque impasse en désignant le manquement de l’autre partie. Israël peut être accusé de violer les arrangements, et l’armée est fondée à documenter ces violations. Cela ne répond toutefois pas à la question centrale du 26 juin. Beyrouth est-il réellement prêt à exercer son autorité partout où elle est contestée, y compris lorsque cette contestation vient du Hezbollah?




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