Libération des détenus libanais: que veut Israël en échange ?
©KAWNAT HAJU / AFP

La libération de cinq détenus libanais par Israël, dont celle de Malek Kamal Ghazi jeudi et de quatre autres vendredi, marque un premier geste concret dans une négociation qui, depuis plusieurs mois, tente de faire émerger un canal de dialogue direct entre Beyrouth et Tel-Aviv. En échange, le Liban a apporté son concours aux recherches visant à retrouver les dépouilles de membres de la communauté juive libanaise enlevés et tués au cours des années 1980. Un arrangement obtenu sous médiation américaine et présenté à Washington comme un premier pas de bonne foi.

Le geste est d’autant plus notable qu’il intervient alors que les négociations libano-israéliennes restent bloquées sur leur dossier principal, à savoir le retrait israélien du territoire libanais et le désarmement du Hezbollah.

Un premier geste de bonne foi

Jeudi, Israël a annoncé la libération de cinq Libanais capturés dans le sud du pays. Malek Ghazi, arrêté en octobre 2025, a été le premier à être remis au Liban, via le Comité international de la Croix-Rouge au point de passage de Naqoura. Les quatre autres, à savoir Hussein Abdallah Ayache (Libanais), Ali Hassan Chour (Libanais), Assaad Mahmoud Haské (Syrien), Sam Ibrahim el-Samadi (Syrien) ont été transférés vendredi, à la Croix Rouge, à partir de 11h, avant d’être remis à l'armée libanaise à la caserne Benoît Barakat à Tyr.

Selon le bureau du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, les interrogatoires ont établi que ces détenus étaient des civils, qu’ils n’appartenaient à aucune organisation armée et qu’ils n’étaient impliqués dans aucune activité terroriste.

Israël disposait, selon ses propres déclarations, d’un motif pour maintenir ces hommes en détention dans le contexte de la guerre. Il choisit finalement de les libérer, en liant explicitement cette décision aux efforts libanais pour retrouver les dépouilles de dirigeants de la communauté juive du Liban.

Washington y voit également un signal politique. Un responsable du département d’État américain a confirmé que la remise des détenus résultait de discussions parrainées par les États-Unis et que les deux pays avaient ainsi démontré leur bonne foi par des mesures initiales, susceptibles de servir de base à des discussions plus larges sur d’autres questions civiles.

De son côté, le président libanais, Joseph Aoun a, lui aussi, salué vendredi «les démarches de Washington, ainsi que les efforts internationaux et ceux du Comité international de la Croix-Rouge, qui ont permis la libération d’un premier groupe de détenus libanais». Pour le chef de l’État, cette première étape «confirme une nouvelle fois la pertinence de la position ferme du Liban, dans toutes ses composantes», ainsi que la nécessité de poursuivre les mesures prévues par le cadre de travail tripartite. Il a réaffirmé que l’objectif de Beyrouth était de «rétablir pleinement la souveraineté libanaise, sans céder un seul pouce de notre territoire ni abandonner un seul de nos citoyens».

Pour rappel, l’accord sur la libération a été finalisé lors d’une rencontre, mardi à Jérusalem, entre M. Netanyahou, l’ambassadeur américain au Liban, Michel Issa et l’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee.

Des dépouilles juives: l’autre volet de l’accord

Entre 1984 et 1987, alors que la communauté juive de Beyrouth ne comptait plus que quelques centaines de personnes, plusieurs de ses membres les plus connus furent enlevés. Parmi eux figuraient Isaac Sasson, président du Conseil supérieur de la communauté juive, le médecin Elie Hallak, son vice-président, ainsi que Salim Jammous, ancien secrétaire général de la communauté, Elie Srour, Isaac Tarrab et d’autres membres de la communauté. Des contemporains de l’époque rapportaient que certains enlèvements étaient revendiqués par l’Organisation des opprimés de la Terre, un groupe chiite radical qui liait notamment le sort des otages juifs à celui des prisonniers détenus par Israël et ses alliés au Liban-Sud.

Certaines victimes furent retrouvées mortes. D’autres restèrent portées disparues et leurs dépouilles ne furent jamais rendues aux familles. Une base historique du musée ANU (le musée du peuple juif situé sur le campus de l'université de Tel-Aviv en Israël) consacrée à la communauté juive de Beyrouth estime ainsi que onze membres éminents de la communauté furent enlevés sur plusieurs années. Quatre corps furent finalement récupérés, tandis que le sort des autres demeura inconnu.

Il convient toutefois de préciser, à cet égard, que les autorités israéliennes n’ont pas rendu publique, jeudi, une liste exhaustive des dépouilles recherchées, ni précisé lesquelles auraient été localisées grâce aux informations fournies par Beyrouth. Le bureau de M. Netanyahou affirme seulement que des efforts conjoints ont été entrepris ces derniers mois, y compris des opérations sur le terrain, afin de localiser et récupérer ces restes.

C’est précisément cette opacité qui laisse ouverte la question de ce que le Liban a réellement fourni à Israël. Des informations historiques ? Des témoignages ? Des indications sur des lieux d’inhumation ? Les sources disponibles ne permettent pas, à ce stade, de l’établir avec certitude.

Du dossier des prisonniers à un embryon de relation d’État à État

L’accord intervient surtout dans un moment où les canaux de communication entre Beyrouth et Tel-Aviv ont changé de nature. Depuis le printemps, les États-Unis tentent de transformer la confrontation militaire en processus politique. En juin, Washington avait obtenu un premier accord-cadre entre le Liban et Israël prévoyant notamment la création de zones pilotes au Liban-Sud, où l’armée libanaise devait reprendre progressivement le contrôle, ainsi que des engagements autour des détenus et de la recherche des dépouilles.

Ce qui entrave toute avancée dans ce processus, c’est qu’Israël conditionne encore et toujours son retrait au désarmement total du Hezbollah, tandis que Beyrouth réclame le rétablissement de sa souveraineté et le retrait israélien. Le Hezbollah, qui n'est pas partie aux négociations, rejette le processus et refuse son désarmement selon les termes exigés par Israël.

Dans ce contexte, les cinq détenus deviennent donc beaucoup plus qu'un dossier humanitaire. Leur libération constitue un test de confiance à petite échelle, là où les grandes questions sécuritaires restent insolubles.

Le paradoxe n’échappe pourtant à personne. Le même jour où Israël annonçait la libération des cinq détenus, ses forces procédaient à de nouvelles arrestations au Liban-Sud, notamment dans le village de Halta. Cette simultanéité rappelle que le geste de bonne volonté ne signifie nullement la fin de la politique sécuritaire israélienne au Liban.

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