De Leipzig à l’OTAN: le nouveau jeu dangereux de Moscou

En attribuant officiellement à la Russie la tentative d’attaque au drone contre l’aéroport de Leipzig, Berlin a franchi un seuil qu’il avait soigneusement évité jusqu’ici. Ce tournant dépasse toutefois largement le cadre allemand. Il s’inscrit dans une confrontation hybride qui pourrait désormais viser à tester directement la cohésion de l’Union européenne et, à terme, la solidité de l’OTAN. Comment?

L’Allemagne n’avait pas attendu le 1er septembre pour soupçonner Moscou. Elle aura attendu plusieurs semaines avant de le dire officiellement. En attribuant à la Russie la responsabilité de la tentative d’attaque au drone survenue le 4 août à l’aéroport de Leipzig/Halle, Berlin ne s’est pas contenté de désigner un responsable. Il a changé la nature politique de l’incident.

Interrogé par Ici Beyrouth, David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l'Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), considère qu’il s’agit d’«un tournant». La nuance est, selon lui, importante. Depuis le début de la guerre en Ukraine, plusieurs pays européens ont été confrontés à des opérations de sabotage, de cyberattaque, de brouillage, d’espionnage ou à des incursions de drones et d’aéronefs. Or, jusqu’ici, les gouvernements européens se sont généralement gardés d'attribuer officiellement ces actions au Kremlin, précisément en raison des conséquences qu’une telle accusation peut entraîner, comme l’explique l’expert.

À Leipzig, le contexte est différent. Un drone chargé d’explosifs avait été découvert dans la zone de fret de l’aéroport, à proximité d’appareils liés au transport de matériel ukrainien. Un autre engin aurait heurté un avion-cargo de DHL, tandis qu’un troisième drone a ensuite été retrouvé à proximité du site. Les autorités allemandes ont finalement conclu, sur la base des investigations policières et des renseignements disponibles, à une implication russe.

«L’Allemagne a pris son temps avant d’imputer la responsabilité officiellement à Moscou, parce que Berlin sait très bien les conséquences que ça implique», explique David Rigoulet-Roze. D’après lui, la décision allemande marque précisément le passage d’une zone grise propre à la guerre hybride à la possibilité d'une confrontation plus directe dès lors que d'aucuns considèrent qu'un acte de ce type est susceptible de relever d'une forme de «terrorisme d'État».

La guerre hybride sous surveillance

Pour mesurer la portée de Leipzig, il faut replacer l’affaire dans une séquence plus large. Depuis le début de la guerre en Ukraine, les pays européens ont été confrontés à une série d’actions visant leurs infrastructures, leurs réseaux de transport ou leurs espaces aériens. Certaines ont été attribuées à des acteurs liés à Moscou, d’autres sont restées sans responsable officiellement désigné.

David Rigoulet-Roze évoque notamment des sabotages de trains en Pologne, des survols de drones autour d’aéroports à Bruxelles, Copenhague ou Oslo, ainsi que des violations de l’espace aérien dans les pays baltes. Pour lui, cette succession d’incidents correspond à une logique de «guerre hybride», destinée à éprouver les sociétés européennes sans basculer immédiatement dans l’affrontement militaire.

L’expert rattache cette dynamique à la notion de «phase zéro» utilisée dans certaines doctrines stratégiques occidentales, c’est-à-dire à une période de montée progressive des tensions au cours de laquelle un adversaire cherche à mesurer les réactions, les vulnérabilités et le degré de résilience de sociétés considérées comme hostiles.

À Leipzig toutefois, la particularité réside en le risque humain et la cible. L’aéroport de Leipzig/Halle constitue une importante plateforme de fret et joue également un rôle logistique dans les activités de l’Allemagne, de l’OTAN et dans le soutien apporté à l’Ukraine. La présence d’engins explosifs à proximité d’appareils civils et de transport de fret donnait donc à l’opération une portée potentiellement bien supérieure à celle d’une simple action de perturbation.

C’est aussi ce qui explique la réaction de Berlin. Après avoir officiellement mis en cause Moscou, l’Allemagne a annoncé la fermeture du consulat russe de Bonn et la fin de l’accord concernant la Maison russe à Berlin. Elle entend également promouvoir de nouvelles sanctions européennes contre la Russie. La France, la Suède et plusieurs autres partenaires européens ont exprimé leur solidarité avec Berlin.

L’affaire de Leipzig ne reste donc plus confinée au face-à-face germano-russe. Elle devient un problème européen.

Pourquoi l’Allemagne?

Pour David Rigoulet-Roze, la réponse tient en partie à l’évolution spectaculaire de la position allemande depuis février 2022. Longtemps caractérisée par une relation économique et énergétique étroite avec Moscou, Berlin a depuis profondément réorienté sa politique de défense. Le pays s’est engagé dans un vaste effort de réarmement et occupe désormais une place croissante dans le soutien militaire à l’Ukraine.

«L’Allemagne est visée tout spécialement», estime David Rigoulet-Roze, en référence notamment à son programme d’armement massif et à l’augmentation de ses dépenses militaires avec un budget pour la défense de près de 200 milliards d’euros à l’horizon 2030. À ses yeux, Berlin constitue désormais l’un des principaux centres de gravité de la sécurité européenne.

Dans cette perspective, déstabiliser l’Allemagne permettrait de toucher indirectement l’ensemble du dispositif européen. D’autant que toute réaction de Berlin risque de nourrir la rhétorique de Moscou selon laquelle les Européens ne seraient plus de simples soutiens de Kiev, mais des acteurs directement engagés dans le conflit.

«Les russes savent très bien qu’il va y avoir une réplique et cela confirmera leur narratif selon lequel les pays de l’Union européenne sont co-belligérants au profit de Kiev», analyse David Rigoulet-Roze.

La logique est telle qu’il s’agit pour Moscou de provoquer une réaction occidentale tout en l’utilisant ensuite pour justifier une nouvelle étape de l’escalade. Leipzig pourrait ainsi être moins un aboutissement qu’un épisode d’une confrontation appelée à se déplacer.

Vers un test de l’OTAN?

C’est ici que l’inquiétude change d’échelle. Selon David Rigoulet-Roze, les états-majors occidentaux se préparent à l’éventualité d’un nouveau test russe, cette fois potentiellement dirigé contre un pays membre de l’OTAN.

«Nous ignorons encore où et comment, mais il existe une forme de fuite en avant de la part du président russe, Vladimir Poutine», affirme-t-il. Les pays baltes, notamment l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie, figurent parmi les territoires qui pourraient être particulièrement exposés en raison de leur proximité avec la Russie et de leur appartenance à l’Alliance atlantique.

Cette inquiétude donne un éclairage particulier à la visite surprise à Moscou, le 25 août, du directeur de la CIA John Ratcliffe. Le déplacement, confirmé par les autorités russes mais entouré de peu de détails publics, a alimenté les spéculations sur un éventuel avertissement américain adressé au Kremlin. Plusieurs médias américains et européens ont rapporté qu’il aurait notamment été question de prévenir Moscou contre une éventuelle attaque visant un pays de l’OTAN.

En effet, et contrairement à une opération hybride menée sous le seuil de l’affrontement militaire, une attaque contre un allié de l’Alliance pourrait activer le principe de défense collective prévu par l’article 5 du traité de Washington. La question que Moscou chercherait alors à trancher serait autant militaire que politique. Les États-Unis seraient-ils réellement prêts à engager leur puissance aux côtés d’un allié européen ?

Pour David Rigoulet-Roze, c’est précisément cette incertitude que Vladimir Poutine chercherait à exploiter. Tester la réaction américaine et européenne permettrait ainsi de mesurer la solidité réelle d’une alliance dont la dissuasion repose d’abord sur la crédibilité de sa réponse collective.

Le danger réside dès lors dans l’enchaînement. Une opération limitée peut provoquer une riposte. Cette riposte peut être utilisée comme justification d’une nouvelle action et chaque étape rapproche un peu plus les parties prenantes d’une confrontation directe qu’ils cherchent précisément à éviter.

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