Diplômé, salarié… et toujours chez ses parents
©Ici Beyrouth

Diplômés, employés et pourtant toujours chez leurs parents. Pour de nombreux jeunes Libanais, décrocher un premier emploi ne suffit plus à prendre leur indépendance. Entre loyers élevés, salaires modestes et coût de la vie, quitter le foyer familial relève désormais d’un véritable calcul financier. Pour certains, l’émigration apparaît même comme la seule façon de commencer leur vie d’adulte.

À 22 ans, Anthony a déjà un diplôme et un emploi. Chaque matin, il se rend au travail, perçoit un salaire à la fin du mois et fait ses premiers pas dans la vie professionnelle. Mais le soir, il rentre toujours à la même adresse: chez ses parents.

«Je vis toujours chez mes parents parce que, pour l’instant, je n’ai pas les moyens de vivre seul. Je souhaite aussi poursuivre mes études, donc c’est plus simple pour moi de rester avec eux. Cela me permet de me concentrer sur mes études sans avoir trop de dépenses», explique-t-il.

Au Liban, décrocher un emploi après l’université ne signifie pas forcément pouvoir prendre son indépendance. Pour un jeune diplômé, le salaire doit couvrir bien plus qu’un simple loyer: électricité, générateur, transport, alimentation, téléphone et internet viennent alourdir chaque mois la facture.

Une question s’impose alors: combien faut-il gagner pour réellement vivre seul à Beyrouth?

Le salaire à l’épreuve du loyer

Les salaires proposés aux jeunes diplômés varient fortement d’un secteur à l’autre. Dans le secteur hospitalier, un salaire d’entrée peut atteindre environ 600 dollars par mois, contre près de 380 dollars dans le marketing.

Jean Nakhoul, fondateur et PDG de la société de statistiques Statify, explique que ces écarts dépendent notamment du secteur d’activité, du type d’entreprise – libanaise ou internationale — ainsi que de la nature du contrat.

Depuis la crise de 2019, les rémunérations ont également fortement reculé. Selon Statify, le salaire moyen dans le secteur privé, qui s’élevait à environ 520 dollars par mois avant la crise, se situe aujourd’hui autour de 300 dollars.

Même lorsque le salaire est versé en dollars, le logement reste l’un des principaux postes de dépenses. Selon Walid Moussa, président du Syndicat des agents et consultants immobiliers au Liban (REAL), le loyer d’un studio à Achrafieh, Badaro ou Mar Mikhaël débute généralement entre 350 et 500 dollars par mois, selon sa superficie, son état et sa localisation.

«La difficulté n’est pas seulement le prix des studios, mais aussi leur disponibilité. De plus, le concept de co-living n’est pas aussi répandu qu’en Europe et la plupart des jeunes préfèrent vivre seuls», explique-t-il.

À ce loyer s’ajoutent les factures d’électricité, l’abonnement au générateur et, selon les immeubles, les frais de conciergerie, de sécurité, de ménage ou encore les charges communes.

Un salaire absorbé avant la fin du mois

Pour Anthony, quitter le domicile familial signifierait assumer seul l’ensemble de ces dépenses.

Avec un salaire mensuel de 900 dollars, son budget pourrait se répartir ainsi:

  • Loyer: 300 dollars

  • Générateur et électricité: 50 dollars

  • Transport: 200 dollars

  • Téléphone et internet: 30 dollars

  • Nourriture: 150 dollars

  • Autres dépenses essentielles: 70 dollars

Total: 800 dollars

À la fin du mois, il ne lui resterait donc qu’une centaine de dollars.

«Cent dollars restant sur mon salaire? Franchement, ce n’est pas suffisant pour vivre seul. Et si j’ai une urgence ou une dépense imprévue, je fais quoi? C’est ce qui me fait hésiter à prendre mon propre logement pour le moment», confie Anthony.

Selon les données de Statify de juillet 2026, un jeune diplômé aurait besoin d’environ 1 393 dollars par mois pour vivre de manière indépendante à Beyrouth, loyer compris.

Un montant qui reste hors de portée pour de nombreux jeunes entrant sur le marché du travail.

Partir pour pouvoir commencer sa vie

Face à cette équation économique, certains jeunes trouvent une autre voie vers l’indépendance: partir à l’étranger.

Maria, 23 ans, vit en France depuis plus de trois ans. Avant son départ, elle poursuivait ses études au Liban et vivait, elle aussi, chez ses parents.

Elle explique avoir quitté le pays faute d’opportunités suffisantes pour évoluer dans le secteur de la mode. La France, et plus particulièrement Paris, lui semblait offrir un environnement plus favorable pour construire sa carrière.

Aujourd’hui, Maria gagne environ 2 700 euros par mois et paie 850 euros de loyer. Mais au-delà des chiffres, le principal changement réside, selon elle, dans sa capacité à se projeter.

En France, elle peut développer ses projets, construire progressivement sa carrière et travailler à la création de sa propre marque. Une perspective qui lui procure un véritable sentiment d’indépendance.

Un chiffre avancé en 2026 illustre par ailleurs l’ampleur du phénomène migratoire parmi les jeunes Libanais: près de 50 % des jeunes diplômés universitaires au Liban seraient amenés à émigrer à la recherche d’opportunités à l’étranger.

Pour Maria, partir ne signifie toutefois pas tourner le dos au Liban.

«Honnêtement, oui, j’aurais pu envisager de rester. J’aime le Liban et je suis très attachée à mon pays. Si j’avais pu bénéficier des mêmes opportunités professionnelles et d’une stabilité financière en tant que créatrice de mode, j’aurais aimé y développer ma carrière et faire rayonner l’inspiration libanaise à l’international.»

Quand l’indépendance ne dépend pas seulement de l’argent

Pour les jeunes femmes, quitter le domicile familial ne relève pas uniquement d’une question financière. Le choix peut également être influencé par les attentes familiales et sociales entourant l’indépendance.

Marianne, 20 ans, étudiante en troisième année de marketing, aimerait vivre seule. Mais ses moyens financiers ne le lui permettent pas encore.

«Ma situation financière actuelle ne me permet pas de louer un appartement ni de couvrir mes dépenses mensuelles. J’ai besoin d’un emploi stable», explique-t-elle.

L’obstacle n’est toutefois pas uniquement économique. Ses parents comprennent difficilement pourquoi elle souhaiterait quitter le foyer familial alors qu’elle pourrait, selon eux, y rester jusqu’au mariage.

Même si elle en avait les moyens, Marianne ne choisirait d’ailleurs pas son logement sur le seul critère du prix. Elle souhaiterait vivre dans un quartier agréable et sécurisé, proche de ses activités et de ses proches.

Son témoignage montre que, pour certaines jeunes femmes, accéder à l’indépendance résidentielle est plus complexe qu’une simple équation budgétaire. Il faut aussi concilier moyens financiers, désir d’autonomie et attentes de l’entourage.

Une indépendance repoussée

Pour Anthony comme pour Marianne, rester chez leurs parents n’est pas nécessairement un choix définitif. C’est aussi une façon de réduire leurs dépenses et de préserver une marge financière dans un contexte où un salaire d’entrée peut être presque entièrement absorbé par les besoins essentiels.

«Rester chez mes parents a aussi ses avantages. Cela me permet de passer davantage de temps avec eux et de profiter de moments en famille. Mais, en même temps, je n’ai pas la même intimité que si je vivais seule», reconnaît Marianne.

Avoir un diplôme et un emploi ne suffit donc plus toujours à quitter le foyer familial. Pour une partie de la jeunesse libanaise, l’indépendance n’est plus une étape qui suit naturellement la fin des études. Elle est devenue un objectif soumis à une équation économique, professionnelle et parfois sociale — qui se recalcule chaque mois.

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