Cuba et les États-Unis : une histoire d'espionnage sur plusieurs décennies
Un homme transporte un sac de matériaux recyclables devant un mur peint aux couleurs du drapeau cubain et orné d'un portrait d'Ernesto Che Guevara, à La Havane, le 11 juillet 2026. ©Yamil Lage / AFP

Le département d'État américain a rendu public un rapport de cent pages accusant Cuba d'avoir mené, depuis près de sept décennies, une campagne soutenue d'espionnage contre les États-Unis. Le document affirme que le régime cubain a « infiltré les plus hautes sphères du gouvernement américain, recruté et formé des générations de militants américains, soutenu une vague sans précédent de terrorisme d'extrême gauche sur le sol américain, et mené l'une des pénétrations de renseignement étranger les plus durables et les plus dommageables de l'histoire américaine ». 

Le secrétaire d'État Marco Rubio a présenté cette publication sur le réseau social X comme la révélation de « l'histoire complète de l'espionnage et de la subversion cubaine » sur le territoire américain.

Une stratégie d'usure plutôt qu'une confrontation directe

Selon le rapport, Cuba n'a jamais disposé de la puissance militaire nécessaire pour affronter directement Washington. Le régime aurait donc élaboré, à la place, un modèle fondé sur l'espionnage, l'infiltration, le sabotage et la constitution de réseaux relais, destiné à retourner l'Amérique contre elle-même sur le long terme. 

Le document du Département d'État va plus loin en affirmant que des agents et opérateurs cubains opèrent au sein de centaines d'organisations aux États-Unis, ce qui en ferait l'un des vecteurs d'influence hostile les plus vastes et les plus sophistiqués de l'histoire américaine récente, selon le média Foreign Policy, qui a consulté le rapport dès sa parution. 

Le texte établit également un lien entre l'influence cubaine et des mouvements contemporains, citant notamment les émeutes consécutives à la mort de George Floyd et la montée d'Antifa, tout en incluant l'organisation Democratic Socialists of America parmi les groupes qu'il qualifie de proches de La Havane.

L'affaire Rocha, symbole d'une infiltration de plusieurs décennies

Le cas le plus emblématique reste celui de Manuel Rocha, ancien ambassadeur américain, arrêté en décembre 2023. Selon une enquête du Wall Street Journal, Rocha aurait servi les intérêts cubains pendant plus de quarante ans tout en gravissant les échelons du département d'État, du Conseil de sécurité nationale et du commandement Sud de l'armée américaine. L'ancien procureur général Merrick Garland avait qualifié cette affaire de l'une des infiltrations étrangères « les plus profondes et les plus durables » jamais découvertes au sein du gouvernement américain, tous pays confondus. 

D'après l'Associated Press, Rocha a accepté en mars 2024 de plaider coupable pour avoir agi en tant qu'agent d'un gouvernement étranger, évitant ainsi des poursuites plus lourdes pour espionnage. Devant un agent du FBI infiltré se faisant passer pour un contact cubain, Rocha se serait vanté d'avoir accompli bien plus qu'un « grand chelem » au service de La Havane.

Montes et Myers, les précédents qui ont marqué le contre-espionnage américain

D'autres cas ont façonné la perception américaine de la menace cubaine. Ana Belén Montes, analyste à la Defense Intelligence Agency, a espionné pour Cuba pendant environ dix-sept ans avant son arrestation en 2001. 

Selon une étude publiée par le Center for Security Policy, elle aurait transmis des informations hautement classifiées, dont l'identité d'agents américains présents sur le sol cubain, sans jamais recevoir de compensation financière, ses motivations étant d'ordre idéologique plutôt que matériel. 

Le couple Walter et Gwendolyn Myers, lui, a été démasqué après plus de trente années passées au service du renseignement cubain, communiquant par radio à ondes courtes selon des méthodes de chiffrement héritées de la guerre froide, d'après le même centre de recherche. Ce dernier estime, en citant l'ancien analyste du contre-espionnage Christopher Simmons, que Cuba maintiendrait environ deux cent cinquante agents actifs sur le territoire américain, répartis entre l'administration, le monde universitaire et la surveillance de la communauté cubano-américaine de Floride.

Une menace redéfinie à l'aune des rivalités actuelles

Le renseignement cubain n'agit plus seul. Une analyse du Center for Strategic and International Studies, fondée sur l'imagerie satellite, a identifié quatre installations d'interception électronique sur l'île pouvant servir les intérêts chinois, notamment le site de Bejucal, situé à moins de cent soixante kilomètres des côtes de Floride. 

Le centre de recherche souligne que Pékin, en l'absence de bases propres en Amérique du Nord, tirerait un avantage stratégique considérable d'un accès à ces infrastructures, qui permettraient de surveiller les lancements spatiaux de Cap Canaveral ainsi que les communications militaires du sud-est américain.

Cette lecture n'est toutefois pas unanimement partagée. Foreign Policy rapporte que certains chercheurs contestent l'ampleur attribuée par le rapport à un État aujourd'hui exsangue économiquement. Le politologue Orlando Pérez, cité par ce média, estime que transformer un État affaibli et privé d'électricité en un cerveau stratégique hémisphérique revient à confondre la faiblesse avec la menace.

 

Commentaires
  • Aucun commentaire