Liban-États-Unis : le soft power avant la stratégie
©Ici Beyrouth

À l’approche de la visite du président de la République, Joseph Aoun, aux États-Unis le 21 juillet prochain, la relation entre Beyrouth et Washington revient au premier plan. Souvent analysée à travers le prisme des crises sécuritaires et des équilibres régionaux, elle s’inscrit pourtant dans une histoire bien plus ancienne, amorcée avant même les grands affrontements diplomatiques du Moyen-Orient.

Il faut dire que le lien entre le Liban et les États-Unis ne s’est d’abord pas construit dans les chancelleries, mais dans les salles de classe, les universités et les institutions éducatives qui ont façonné une partie des élites libanaises et arabes modernes.

Une influence d’abord éducative et culturelle

Interrogé par Ici Beyrouth, l’ancien ambassadeur américain, David Hale, rappelle que les origines de cette présence américaine au Liban remontent aux années 1830, lorsque des missionnaires protestants américains s’installent au Mont-Liban.

« Cette implantation ne relevait pas d’une politique officielle de Washington, mais d’une initiative privée portée par des acteurs religieux et éducatifs », explique-t-il. Face aux limites rencontrées par leur action religieuse, ces missionnaires orientent progressivement leurs efforts vers l'enseignement, donnant naissance au Collège protestant syrien en 1866, devenu l'Université américaine de Beyrouth (AUB), puis au Beirut Women's College, future Lebanese American University (LAU).

Pour David Hale, ces établissements représentent encore aujourd'hui l'une des contributions américaines les plus durables au Moyen-Orient.

Une analyse partagée par Marwan el-Amine, journaliste et analyste politique, qui estime que « les Américains ont construit une influence fondée davantage sur le soft power que sur une présence politique directe ». Selon lui, cette dimension éducative explique en grande partie la singularité des relations entre Beyrouth et Washington.

De l’indépendance libanaise à la guerre froide

Après la Première Guerre mondiale, la disparition de l’Empire ottoman et l’instauration du mandat français sur le Liban et la Syrie n’interrompent pas cette relation, même si celle-ci demeure encore limitée.

Pour Marwan el-Amine, Washington voit alors dans le Liban un modèle régional fondé sur « le pluralisme, les libertés et la diversité », qu'il cherche à préserver.

David Hale situe toutefois la véritable naissance de la relation politique pendant la Seconde Guerre mondiale. Les États-Unis, engagés dans la préparation de l'ordre international d'après-guerre, soutiennent alors les mouvements d'indépendance. Selon lui, le Liban et la Syrie constituent le premier test de cette politique. Washington s'oppose aux tentatives françaises de maintenir une influence après l'indépendance et exerce de fortes pressions sur Paris, notamment après les bombardements français de Damas en 1945, contribuant ainsi au retrait français.

L'entrée dans la guerre froide transforme ensuite la place du Liban. Le Moyen-Orient devient un terrain majeur de confrontation entre les États-Unis et l'Union soviétique, tandis que Washington remplace progressivement les puissances européennes comme principal acteur occidental dans la région.

1958 : la première intervention américaine

La première intervention militaire américaine intervient en 1958, alors que le Liban traverse une grave crise politique sur fond de montée du nationalisme arabe porté par Gamal Abdel Nasser.

Craignant une déstabilisation du gouvernement du président Camille Chamoun, Beyrouth sollicite l’aide de Washington. Le président Dwight Eisenhower décide alors de déployer des troupes dans le cadre de la doctrine qui porte son nom, destinée à contenir l’influence soviétique au Moyen-Orient.

Près de 14.000 militaires américains débarquent ainsi au Liban entre juillet et octobre 1958, principalement à Beyrouth et dans ses environs, dans le cadre de l’opération «Blue Bat». L’intervention se déroule sans affrontement majeur et les forces américaines se retirent quelques mois plus tard.

David Hale souligne toutefois que Washington ne cherchait pas à maintenir Camille Chamoun au pouvoir. Selon lui, les États-Unis considéraient avant tout la crise libanaise comme un épisode de la rivalité Est-Ouest. L'intervention militaire s'accompagne d'ailleurs d'une médiation diplomatique destinée à favoriser un compromis entre les différentes forces politiques libanaises, ainsi que d'échanges avec Gamal Abdel Nasser afin de limiter son soutien à l'insurrection.

Dans cet épisode, l’ancien ambassadeur voit « une constante de la politique américaine au Liban, qui consiste à intervenir lorsque l'équilibre régional est menacé, tout en recherchant rapidement une solution politique afin de limiter son implication directe ».

« Cela revient à dire que, si Washington intervient lorsque l'équilibre régional menace de basculer, la capitale américaine cherche néanmoins à éviter toute transformation profonde du rapport de forces interne au Liban », résume Marwan el-Amine.

 

Le Liban dans la stratégie américaine

Durant les années 1960 et le début des années 1970, les relations demeurent privilégiées. Beyrouth s'impose comme un centre financier, universitaire et culturel majeur au Moyen-Orient.

David Hale rappelle que la capitale accueillait alors les sièges régionaux de nombreuses entreprises américaines opérant dans le Golfe, tandis que la diaspora libano-américaine contribuait au développement des échanges économiques entre les deux pays.

Il n’en demeure pas moins que derrière cette prospérité apparaissent de profondes fragilités. L'arrivée massive de combattants palestiniens après les événements de Jordanie en 1970, les tensions confessionnelles et les rivalités régionales fragilisent progressivement l'équilibre libanais.

Lorsque la guerre civile éclate en 1975, la relation entre Beyrouth et Washington change définitivement de nature. Les États-Unis ne sont plus seulement un partenaire éducatif, économique ou diplomatique. Ils deviennent progressivement un acteur directement impliqué dans la crise libanaise.

À suivre

 

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