Le président Joseph Aoun doit se rendre à Washington le 21 juillet pour y rencontrer Donald Trump, dans la foulée de l'accord-cadre signé en juin entre le Liban et Israël sous médiation américaine. Il s'agira de sa première rencontre en tête-à-tête avec le président américain, et surtout de la première visite d'un chef d'État libanais à la Maison-Blanche depuis près de deux décennies. Cette rareté n'est pas un hasard de calendrier diplomatique, mais le reflet d’une bascule institutionnelle profonde, survenue avec l'accord de Taëf, qui a fait des Premiers ministres, plutôt que des présidents, les principaux interlocuteurs du Liban à Washington.
Amine Gemayel, dernier président omniprésent
Avant la guerre civile et pendant celle-ci, la présidence concentrait encore l'essentiel du pouvoir exécutif et de la représentation diplomatique du pays. Amine Gemayel en est l'illustration la plus nette : reçu par Ronald Reagan en mai 1983, il se présente alors comme le premier président du Liban à effectuer une visite officielle aux États-Unis.
Il retourne à la Maison-Blanche dès décembre de la même année, en pleine crise sécuritaire, quelques semaines après l'attentat contre les Marines à Beyrouth. Ces deux passages successifs témoignent d'une relation personnelle et institutionnelle étroite entre les deux chefs d'État, typique d'une période où le président libanais incarnait à lui seul la politique étrangère du pays.
Taëf et le basculement vers les Premiers ministres
L'accord de Taëf, signé en 1989 pour mettre fin à la guerre civile, transfère l'essentiel du pouvoir exécutif du président de la République, réservé à un maronite, vers le Conseil des ministres et son chef, de confession sunnite. Cette réforme constitutionnelle a des conséquences directes sur la diplomatie : c'est désormais le Premier ministre qui devient l'interlocuteur naturel de Washington.
Rafic Hariri en est la figure centrale. Artisan de la reconstruction du pays, il multiplie les déplacements à Washington tout au long des années 1990, coprésidant notamment la conférence des Amis du Liban en décembre 1996, avant d'être reçu par George W. Bush en novembre 2002.
Son fils Saad Hariri prolonge cette tradition: reçu par Bush en 2007 alors qu'il dirige le bloc parlementaire issu de l'assassinat de son père, puis par Barack Obama en 2010 et en janvier 2011, et enfin par Donald Trump en 2017, cette fois en tant que chef du gouvernement. Entre ces visites, les présidents libanais restent, eux, largement absents du Bureau ovale.
Des présidents devenus visiteurs occasionnels
Le contraste est frappant lorsqu'on examine les décennies qui suivent Taëf. Élias Hraoui, président de 1989 à 1998, ne rencontre ses homologues américains, George H. W. Bush puis Bill Clinton, qu'en marge des Assemblées générales des Nations unies à New York, jamais lors d'une visite bilatérale dédiée à Washington. Michel Sleiman, élu en 2008, fait figure d'exception partielle : il effectue deux visites de travail à Washington, en septembre 2008 puis en décembre 2009, dans le contexte de la consolidation post-guerre de 2006.
Mais après lui, le silence s'installe durablement. Michel Aoun, président de 2016 à 2022, ne sera jamais reçu à la Maison-Blanche, en dépit d'une présidence marquée par l'effondrement économique du pays et l'explosion du port de Beyrouth. C'est précisément cette absence prolongée qui donne tout son relief à la visite programmée de Joseph Aoun.
Une visite chargée de symboles
Le déplacement du 21 juillet ne relève donc pas seulement de l'agenda immédiat, marqué par la mise en œuvre de l'accord-cadre avec Israël et la question du désarmement du Hezbollah. Il marque aussi, sur le plan symbolique, le retour de la présidence libanaise au premier plan de la relation avec Washington, un rôle que la fonction avait largement délaissé au profit des Premiers ministres depuis la fin de la guerre civile.
Reste à savoir si cette visite inaugure une nouvelle normalité institutionnelle, ou si elle demeure, comme celle de Sleiman en son temps, un épisode isolé dicté par les circonstances régionales plutôt que le signe d'un rééquilibrage durable des pouvoirs à Beyrouth.




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