Diplomatie et verrouillages croisés 
©Ici Beyrouth

Les conflits tournent en boucle et rien ne semble bouger. Les négociations butent sur les mêmes obstacles et pour des raisons connues et reconnues depuis longtemps. Il n’y a rien d’inédit dans la politique iranienne qui ne cesse de réaffirmer son inflexibilité. Le triomphalisme du régime iranien reprend à son propre compte des redites et des comportements qui n’ont jamais démenti. Il se méprend cette fois-ci sur la bienveillance de la diplomatie américaine et affiche son mépris pour toute recherche de solution négociée, car il s’estime victorieux de son point de vue sans chercher à expliciter ses considérations. Alors que les évolutions sur le terrain vont dans le sens contraire et sont plutôt de mauvais augure. 

L’état de siège se prolonge, les débâcles économiques et financières continuent, les conflits avec les pays voisins s’intensifient, la répression gagne en férocité et la crise de légitimité atteint des sommets — et pourtant rien n’interpelle et rien ne change. Il n’y a pas de quoi s’étonner dans le cas d’un régime islamiste totalitaire qui évolue dans une sphère imperméable à toute critique et qui vit dans le déni des réalités. La répression fait barrage à toute velléité critique et à toute tentative réformiste visant à remédier aux réalités d’un pays en pleine déroute. Les conduites d’évasion se multiplient dans tous les sens alors que les crises confluent de tous bords. 

La rétrospective critique devrait commencer par la crise de légitimité qui succède à la décapitation du guide suprême du régime islamique. Le régime autocratique peine à retrouver ses équilibres en l’absence de la figure hiératique qui lui a conféré la légitimité requise et qui a servi d’arbitre aux centres de pouvoir qui se partageaient les leviers et les dividendes. Cela se produit au gré des mutations permanentes des rapports de force. Quel que soit le sort de Moujtaba Khamenei, la dictature islamique est incapable de reconstituer son intégrité institutionnelle. La mort du récit fondateur, les clivages accentués, la rupture abyssale du pacte idéologique, l’échec de gouvernance, ainsi que la gravité des crises politiques, économiques et sociétales, réduisent à néant toutes chances de reconstruction. En outre, les effets conjugués des défaites militaires consécutives renvoient ce pays au statut d’un État failli et d’une société nationale et civile en pleine décomposition.

Il est erroné d’aborder les questions géostratégiques et géopolitiques de manière autoréférentielle comme si l’on avait affaire à un pays cohérent. L’Iran aborde les crises internationales à partir d’un fonds de désarticulations profondes qui atteignent les paliers en profondeur d’un pays en état de déliquescence progressive. Il est impossible de mettre au point une stratégie politique en l’absence d’une connaissance minutieuse des dynamiques corrosives qui traversent de part en part l’Iran post-révolutionnaire. Les funérailles du guide suprême, de par leur grandiloquence, dissimulent mal les contradictions du pays et de la société civile. Les obsèques interminables et leur tracé sont une sorte de marquage du territoire comme pour mieux dire la poursuite de leur projet impérial. Autrement, les menaces à l'endroit du président Trump signalent leur exaspération et une ascension aux extrêmes qui dénote les angoisses d'un régime qui a vu ses fondamentaux s'effriter.

Le transfert du pouvoir qui s’effectue suite à la décapitation de la figure hiératique opère sur la base de vides cumulés et qui ne cesseront de croître. L’arrogance des héritiers trahit un sentiment d’insécurité diffus, une défiance de plus en plus accentuée entre les diverses ailes du conglomérat en place, des luttes intestines évolutives qui finiront par abattre les défenses immunitaires d’un régime en pleine désagrégation. Les négociations se déroulent sur la base des incertitudes qui prolifèrent exponentiellement au fur et à mesure que les dynamiques souterraines de dégénérescence avancent. Le cours des négociations atteste amplement l’état de fait et révèle la logique sous-jacente aux protocoles adoptés par la diplomatie iranienne. Celle-ci consiste à protéger le régime et à assurer sa pérennité au détriment des droits bafoués des Iraniens, de la sécurité régionale et de ses cercles concentriques, et des impératifs de la sûreté internationale. 

Les négociateurs iraniens en ont fait explicitement part en voulant extorquer des concessions stratégiques. Celles-ci viseraient à rétablir le statu quo ante, à concéder des zones d’influence à géométrie variable. Elles auraient également pour vocation de reconstituer des plateformes de subversion régionale et internationale, de contrôler les voies maritimes mondiales, de relancer la politique de réarmement conventionnel et nucléaire, de récupérer des recettes énergétiques, et d'accéder aux marchés financiers mondiaux. Ce, tout en négligeant les conditionnalités politiques et militaires qui leur sont liées.

Somme toute, le but des négociations est de neutraliser les conséquences de la défaite militaire et de renouer avec l’élan d’une politique impériale impénitente. Comment peut-on reprendre les négociations en faisant abstraction des apories et des échecs d'une diplomatie classique qui avançait au ras d’un terrain politique et anthropologique entièrement balayé ? Les rapports de force ont bien des ancrages qu’il faudrait baliser pour avancer. Autrement, la diplomatie a peu de chances d’aboutir avec des États de non-droit et des dystopies totalitaires scotomisées et meurtrières. La défaite du régime iranien relève d'un impératif double : mettre fin à une dictature qui met en danger l'ordre régional et international, et mettre un terme à une dystopie meurtrière qui asservit un peuple en état de rébellion. La chute du régime iranien s'inscrit au croisement de la défaite militaire et de la rébellion civile incandescente qui a scandé toutes les étapes du régime islamique.

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