Turquie: les ambitions internationales d'une puissance militaire régionale (1/2)
©Ici Beyrouth

Porte-avions, dôme d’acier, avion de combat… La Turquie a multiplié ces dernières années les projets ambitieux pour son industrie de défense. À terme, la stratégie est claire: passer d’une puissance régionale à un acteur militaire incontournable sur la scène internationale. Forte de la 2ème armée la plus importante en nombre de soldats de l’Otan, Ankara a su également s’imposer comme la 9ème puissance militaire mondiale et le 11ème plus grand exportateur d’armes au monde.

Loin d’être le fruit du hasard, ces succès témoignent d’une véritable volonté politique, dans un pays qui a investi massivement dans son industrie de défense. En effet, entre 2010 et 2025, les dépenses militaires turques sont passées d’environ 17 milliards à 30 milliards de dollars selon le Stockholm International Peace Research Institute, soit une hausse d’environ 70%.

Une volonté d’autonomie

Depuis plus d’une décennie, la Turquie a eu à cœur de développer son industrie de défense, plus particulièrement sous l’impulsion de son président, Recep Tayyip Erdoğan. Après avoir été largement dépendante pendant plus d’un demi-siècle des États-Unis et des pays européens pour l’équipement de ses forces armées, Ankara va chercher, surtout à partir des années 2010, à accroître son autonomie et développer sa production locale.

Cette volonté a été renforcée par plusieurs périodes de tensions avec ses principaux partenaires, en particulier les États-Unis. Entre 1975 et 1978, par exemple, Washington va imposer un embargo sur les armes à Ankara suite à son invasion militaire de Chypre en 1974. Les États-Unis vont également exclure la Turquie du programme des F-35 en 2019, à la fois en tant que partenaire industriel mais également en tant que client, suite à son acquisition de missiles russes S-400.

Ces évènements vont agir comme un accélérateur pour le développement de l’industrie de défense turque. Dès 2016, le président Recep Tayyip Erdoğan affirmait ainsi que l’industrie de défense de son pays devait devenir totalement autosuffisante, critiquant certains pays de l’Otan, sans les nommer, de refuser de vendre des armes à la Turquie. Cependant, cet objectif ambitieux reste particulièrement complexe à atteindre, notamment en raison de la nécessité d’obtenir certains matériaux spécifiques.

«D'une manière générale, aucun pays dans le monde ne peut se prévaloir d'une autonomie totale en matière d'industrie de défense, États-Unis, Chine et Russie compris», souligne à Ici Beyrouth le général Patrice Moyeuvre, chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).

«S'agissant de la Turquie, il est plus approprié de parler de réduction de sa dépendance vis-à-vis de l'extérieur que d'ambition d'atteindre une illusoire autonomie totale. Les chiffres avancés par les autorités turques sont aujourd'hui une satisfaction des besoins à 80% par des ressources locales, mais sans pour autant donner des détails sur la signification précise de ce pourcentage», poursuit-il.

Si les chiffres avancés par la Turquie peuvent être potentiellement exagérés, il convient de noter néanmoins l’évolution significative du pays, qui dépendait à 80% des composants étrangers en 2002.

Un véritable écosystème de la défense

La Turquie a développé au fil des années un véritable écosystème de défense qui s’appuie notamment sur une chaîne d’approvisionnement composée de près de 4.000 petites et moyennes entreprises (PME) réparties sur l’ensemble du territoire.

En 2025, 5 entreprises turques figurent dans le classement des 100 premières entreprises de défense à l’échelle mondiale: Aselsan (43ème), Turkish Aerospace Industries (47ème), Roketsan (71ème), ASFAT (78ème) et Makine ve Kimya Endustrisi (80ème).

Ces entreprises ont en commun d’être profondément liées à l’État turc: Asfat et MKE sont des entreprises publiques, tandis qu'Aselsan, TAI et Roketsan ont pour actionnaire majoritaire la Turkish Armed Forces Foundation, une structure parapublique créée pour financer et renforcer l’industrie de défense turque et directement liée aux forces armées.

Si ces cinq entreprises forment le socle industriel de la stratégie de défense et de souveraineté technologique turque, il convient de rajouter à cette liste plusieurs entreprises privées comme Baykar, célèbre pour sa production de drones de combat, dont le Bayraktar TB2, les entreprises Otokar, BMC et FNSS pour les systèmes terrestres et les véhicules blindés, ou encore STM qui produit des navires de guerre, des sous-marins et des drones.

Ainsi, l’industrie de défense turque est un véritable écosystème d’entreprises publiques ou privées, qui entretient, de par sa nature, des liens stratégiques avec l’État. Ce dernier va créer dès 1985 un fonds de soutien à l’industrie de défense alimenté par des taxes et des recettes publiques spécifiques. Ce soutien étatique va permettre à l’industrie de défense turque de développer des armements compétitifs sur le marché international.

«Les atouts technologiques de la Turquie se situent dans les ‘seconds marchés’ que l'on peut assimiler au ‘consommable militaire’ au sens large: drones, munitions missiles compris, véhicules blindés, matériels de soutien opérationnel, explique le général Patrice Moyeuvre. La Turquie est capable de produire vite et à des coûts compétitifs».

- Créée en 1975, Aselsan est spécialisée dans la production de systèmes de communication et de défense électronique pour l’armée turque (radars, guidage, défense aérienne, guerre électronique…). Exportant vers 95 pays, l’entreprise dispose de 30 filiales à l’étranger.

- Fondée en 1973, Turkish Aerospace Industries (TAI) est le principal groupe aéronautique et spatial de Turquie. Elle conçoit et produit une large gamme d'équipements militaires, allant des drones aux hélicoptères, en passant par les satellites et les avions d'entraînement.

- Roketsan est le principal fabricant turc de missiles, de roquettes et de munitions guidées. Fondée en 1988, l'entreprise développe une large gamme d'armements, allant des missiles antichars aux missiles de croisière, en passant par les systèmes de défense aérienne.

- Créée en 2018, ASFAT est une entreprise spécialisée dans la gestion de grands projets de défense, la modernisation et la maintenance d'équipements militaires, ainsi que la construction navale. Elle pilote notamment plusieurs programmes de navires militaires destinés à la marine turque.

- Héritière d’une longue tradition industrielle remontant à l’époque ottomane, Makine ve Kimya Endüstrisi (MKE) est une entreprise spécialisée dans la production de munitions, d’armements légers et d’équipements militaires. Elle produit notamment des obus d’artillerie, des armes légères, des explosifs et divers systèmes terrestres utilisés par les forces armées turques et à l’exportation.

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