Les Asaib Ahl al-Haq, la milice qui voulait devenir un État
Des combattants de la faction armée irakienne Asaib Ahl al-Haq agitent leurs drapeaux lors d'un défilé dans les rues pour marquer la Journée internationale d'Al-Quds (Jérusalem), le dernier vendredi du mois sacré du ramadan, dans la capitale Bagdad, le 6 mai 2021. ©Ahmed Al-Rubaye / AFP

Les Asaib Ahl al-Haq (AAH) – la «Ligue des Justes» – ont annoncé mardi la formation d'un comité interne chargé d'inventorier leurs combattants, leurs armes et leurs équipements, en vue de les transférer à l'autorité étatique irakienne. 

Le groupe a présenté cette décision comme une réponse aux appels de la plus haute autorité religieuse chiite et du Cadre de coordination, la coalition des partis et factions chiites qui domine la vie politique irakienne.

La veille, ce même cadre avait tenu une réunion en présence du Premier ministre Ali al-Zaïdi et lui avait donné mandat pour prendre les mesures nécessaires à «l'imposition du monopole étatique sur les armes» et au «désengagement des Forces de mobilisation populaire (FMP) des cadres politiques, partisans et sociétaux». 

Selon une source interne au Cadre citée par Asharq Al-Awsat, cette séparation vise aussi à protéger les FMP d'un démantèlement ou d'une restructuration imposée de l'extérieur, Washington ayant multiplié les pressions pour restructurer l'ensemble du dispositif milicien.

Deux groupes importants, Kataeb Hezbollah et Harakat al-Noujaba, ont en revanche rejeté tout désarmement, liant la question à la souveraineté irakienne et à la présence de troupes étrangères. 

Le contraste est saisissant. Et il dit beaucoup sur ce que les AAH sont, et sur ce qui les distingue du reste de la nébuleuse milicienne pro-iranienne.

Une rupture fondatrice avec Sadr

Les AAH sont une scission de la milice Jaish al-Mahdi de Moqtada al-Sadr, qui a fait sécession en 2005-2006 avec le soutien de la Force Qods du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) et du Hezbollah. La rupture est tant disciplinaire qu'idéologique: lorsque l'Armée du Mahdi a signé un cessez-le-feu avec le gouvernement irakien et les Américains en 2008, Qais al-Khazali, chef du groupe, a continué à combattre, émettant ses propres ordres sans l'aval de Sadr.

Fondés formellement en juillet 2006, les AAH deviennent rapidement l'une des milices les plus actives de l'insurrection anti-américaine. Jusqu'au retrait militaire américain d'Irak en décembre 2011, le groupe a revendiqué plus de 6.000 attaques contre les forces américaines et irakiennes, dont des opérations très sophistiquées et des enlèvements ciblés d'Occidentaux. 

L'opération emblématique reste le raid du 20 janvier 2007 sur la base américaine de Karbala: cinq soldats américains y ont été enlevés et tués. Qais et Laith al-Khazali ont été détenus par la coalition de 2007 à 2010, jusqu'à ce que leur libération soit négociée contre le retour d'un otage occidental et les corps de Britanniques exécutés. 

Une milice «paroissiale» dans un écosystème fragmenté

Ce qui distingue les AAH des autres grandes factions des FMP, c'est leur orientation fondamentalement irakienne. Le Washington Institute et Chatham House ont développé une grille de lecture éclairante: Chatham House définit les AAH comme un réseau milicien «paroissial», à contrôle central faible mais à base sociale forte, dont la priorité première est la prise de pouvoir à l'intérieur de l'Irak. 

Par contraste, les Kataeb Hezbollah sont définis comme un réseau «d'avant-garde», avec un contrôle central fort, une connexion faible à la société, et une priorité sur l'axe de résistance transnational et l'agenda du CGRI.

Cette distinction structure tout. Les AAH jouent un jeu irakien avant de jouer un jeu iranien. Leur double source de financement l'illustre: le groupe opère les 41e, 42e et 43e brigades des PMF financées par l'État irakien, tout en étant partiellement financé par la Force al-Qods du CGRI. En pratique, ces brigades désobéissent fréquemment à la chaîne de commandement gouvernementale tout en restant légalement des organes de l'État irakien.

Trois logiques face au désarmement

L'expert en groupes chiites Ibrahim al-Abadi, interrogé par Asharq Al-Awsat, propose une taxonomie utile pour comprendre les fractures actuelles au sein de la nébuleuse milicienne. Il identifie trois groupes distincts. 

Le premier estime que les armes sont devenues un fardeau: le coût des sanctions américaines et des pertes économiques et politiques qui en découlent dépasse désormais les bénéfices. Ce groupe, dans lequel s'inscrivent les AAH, considère avoir atteint ses objectifs financiers et politiques par les armes, et cherche maintenant à convertir ses membres en acteurs institutionnels. 

Le deuxième garde les armes comme monnaie d'échange pour préserver positions et acquis, sans toutefois vouloir une confrontation ouverte. 

Le troisième, Kataeb Hezbollah en tête, assume publiquement son alignement sur le projet iranien et refuse même de discuter du désarmement.

Dès 2014, les AAH avaient amorcé leur transition institutionnelle en entrant au parlement, avant de décrocher 27 sièges en 2018. Khazali lui-même a théorisé cette trajectoire, déclarant que «les chiites en Irak ne peuvent pas se comporter de la même façon que les chiites au Liban, parce que nous sommes la majorité», avant d'ajouter: «Nous sommes un État !», revendiquant un statut supérieur à celui du Hezbollah.

Un processus encore flou

L'annonce des AAH s'inscrit dans un contexte plus large: le retrait des forces internationales anti-Daech est prévu pour septembre 2026, date qui fait office de délai limite politique pour l'ensemble du dossier milicien. Ammar al-Hakim, leader du mouvement Hikma, a d'ailleurs indiqué que les factions attendent cette échéance pour franchir une étape «décisive».

Mais des observateurs cités par Asharq Al-Awsat soulignent que le processus manque encore de clarté: ce sont les dirigeants des groupes eux-mêmes qui prennent les décisions, sans que les autorités officielles ne jouent un rôle visible dans leur supervision. Des questions demeurent sur l'étendue réelle des arsenaux et la capacité – ou la volonté – de les remettre intégralement à l'État.

Pour l'Irak du Premier ministre al-Zaïdi, l'enjeu est précisément là: distinguer une vraie réforme structurelle d'un simple changement de costume politique.

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