Tyr et Nabatiyé: fissures dans les bastions du Hezbollah?
©Ici Beyrouth

Deux pétitions, publiées à quelques heures d’intervalle à Tyr et à Nabatiyé, provoquent, depuis vendredi, une secousse significative au Liban-Sud, notamment dans les milieux du Hezbollah. Dans ces deux villes considérées comme des bastions historiques de la formation chiite, des militants, universitaires, professionnels et figures locales ont appelé à déclarer leurs cités « ouvertes », « sans armes », et placées sous l’autorité exclusive de l’État libanais, alors que les répercussions de la guerre se font de plus en plus alarmantes.

Une contestation chiite qui s’exprime enfin collectivement

Le 29 mai, un premier appel est lancé à Tyr, réunissant environ 150 signataires. Quelques heures plus tard, une initiative similaire voit le jour à Nabatiyé, dépassant rapidement les 220 signatures.

Ce qui distingue ces démarches n’est pas seulement leur contenu, mais surtout la composition des signataires. À Tyr, on retrouve des familles locales connues, des professionnels et des militants associatifs. À Nabatiyé, la diversité est encore plus large, avec des universitaires, médecins, ingénieurs, journalistes, enseignants, responsables culturels et figures publiques locales.

Pour le journaliste et analyste politique chiite, Marwan el-Amine, interrogé par Ici Beyrouth, ces initiatives marquent une évolution importante du discours interne. « Elles montrent qu’il existe une forme de contestation chiite importante face aux choix du Hezbollah », explique-t-il, en soulignant qu’il s’agit d’un « processus cumulatif qui encourage ceux qui parlaient, jusque-là, à voix basse, à s’exprimer davantage ».

Selon lui, la « nouveauté » réside donc dans la nature collective de cette prise de parole. Jusqu’ici, les critiques au sein de la communauté chiite étaient essentiellement individuelles. « Aujourd’hui, cette dynamique est susceptible de créer un effet d’entraînement, en légitimant davantage la parole critique dans des espaces jusque-là fermés », souligne M. el-Amine.

De la contestation au basculement ?

Pour autant, Marwan el-Amine relativise la portée politique immédiate de ces initiatives. « Nous ne pouvons pas encore parler de changement profond au sein de la communauté chiite », affirme-t-il.

Selon lui, les conditions structurelles d’un basculement ne sont pas réunies. La première concerne l’État lui-même. « Pour qu’une alternative politique émerge, l’État doit être capable d’imposer son autorité sur l’ensemble des institutions sécuritaires, militaires et judiciaires, y compris dans les zones d’influence du Hezbollah. Or, ce n’est pas le cas aujourd’hui », tranche-t-il.

Dans les faits, une grande partie des citoyens chiites perçoit encore l’État comme affaibli ou incapable de se substituer au Hezbollah. « Et c’est cette perception qui limite toute évolution politique réelle », se désole-t-il.

Sécurité, peur et impossibilité de s’exprimer librement

Le deuxième obstacle est sécuritaire et social. Toujours selon Marwan el-Amine, de nombreux citoyens craignent les conséquences d’une prise de position publique. « Celui qui critique le Hezbollah peut être menacé, accusé de trahison ou mis en danger dans sa vie quotidienne », rappelle-t-il.

Dans ce contexte, beaucoup préfèrent se limiter à des discussions privées. L’expression publique reste donc rare tant que l’État ne garantit pas une protection réelle.

C’est précisément ce qui s’est produit dans certains cas à Tyr et à Nabatiyé. En effet, plusieurs signataires ont retiré leur signature après des pressions ou des menaces, illustrant les limites actuelles de la liberté d’expression dans le pays et, plus particulièrement, dans ces zones.

Par ailleurs, le problème est plus profond encore, comme le suggère l’analyste interrogé, dans le sens où il n’existe pas aujourd’hui d’espace politique structuré permettant l’émergence d’alternatives au Hezbollah.

« Ville ouverte » : ce que cela signifie

La revendication de villes « ouvertes et sans armes » soulève également, selon Marwan el-Amine, une difficulté majeure. Une telle formule ne peut être efficace que si elle s’inscrit dans une stratégie globale de désarmement sur l’ensemble du territoire libanais. « On ne peut pas traiter la question des armes de manière partielle », avertit-il.

Les expériences passées, notamment à Beyrouth (lorsque le gouvernement libanais a déclaré la capitale comme ville sans armes), montrent selon lui les limites de telles annonces. Dès lors et « sans solution globale à la question des armes, il sera difficile de sortir de cette impasse », conclut notre interlocuteur.

Quoi qu’il en soit, le simple fait que la question soit désormais posée publiquement et collectivement constitue, en soi, un tournant politique. 

 

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