Vingt-six ans après le retrait israélien du château de Beaufort et du Sud-Liban, les images du drapeau israélien flottant à nouveau sur la forteresse ont ravivé une réalité que l’État libanais peine toujours à affronter : son incapacité, durant toute cette période, à étendre pleinement sa souveraineté sur l’ensemble de son territoire, celle-ci ayant été exercée de facto par le Hezbollah dans les régions sous son contrôle.
Dominant le fleuve Litani et occupant une position stratégique majeure dans le Sud-Liban, cette forteresse historique constitue depuis des siècles un symbole des conflits qui ont façonné la région. Construite par les Croisés, elle fut le théâtre d’affrontements acharnés entre Renaud de Sidon et Saladin, ce dernier finissant par s’en emparer en 1190.
De l’OLP à aujourd’hui: une souveraineté toujours contestée
En 1978, lors de l’opération Litani, Israël s’empare de la zone entourant la forteresse avant de prendre définitivement le château en 1982, au terme de violents combats contre les combattants de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). L’armée israélienne y maintiendra sa présence jusqu’à son retrait du Sud-Liban en mai 2000.
À l’époque, l’OLP utilisait le Sud-Liban comme base arrière dans sa guerre contre Israël, bénéficiant des dispositions de l’Accord du Caire de 1969 qui lui accordaient une liberté d’action militaire sur le territoire libanais, au détriment de la souveraineté de l’État.
Près d’un demi-siècle plus tard, les raisons qui avaient conduit à la prise de Beaufort apparaissent, sous certains aspects, étonnamment similaires. Le Sud-Liban demeure marqué par la présence et l’influence d’acteurs armés non étatiques liés à des intérêts étrangers. Cette réalité place non seulement les habitants du Sud, mais l’ensemble des Libanais, au service d’agendas qui menacent aujourd’hui l’existence même du Liban, du moins sous sa forme actuelle.
Un rappel historique et un avertissement
Plus qu’un simple vestige du passé, Beaufort devrait incarner un rappel permanent des conséquences de l’affaiblissement de l’État. Le Sud a trop souvent servi de théâtre à des affrontements dictés par des intérêts extérieurs, au détriment de sa population, de sa stabilité et de son développement.
Cette situation souligne plus que jamais l’urgence de la seule solution qui s’impose: une décision souveraine, exclusivement libanaise, visant à étendre sans ambiguïté et sans plus tarder l’autorité de l’État et de ses institutions à l’ensemble du territoire national.
La fuite en avant du discours triomphaliste
Alors que les destructions s’accumulent et que les pertes humaines se comptent par milliers, l’absurdité du discours politique du Hezbollah continue pourtant d’entretenir une rhétorique de «victoire» complètement déconnectée des réalités du terrain.
Parallèlement, les provocations médiatiques et les campagnes menées sur les réseaux sociaux par des figures proches de la milice contribuent à exacerber les tensions entre les Libanais. Elles alimentent la stigmatisation de populations déjà fragilisées par les déplacements forcés et directement affectées par les conséquences des guerres menées par le groupe armé, tout en renforçant le ressentiment d’une partie des habitants des régions qui les accueillent, aggravant ainsi les fractures sociales et les divisions au sein du pays.
Cette polarisation croissante représente un danger réel pour la cohésion nationale. Elle menace également la pérennité des institutions de l’État, qui risquent de voir leur autorité davantage affaiblie si elles n’interviennent pas afin d’empêcher l’aggravation des divisions entre les Libanais.
Le risque d’une bombe sociale à retardement
En effet, la présence de dizaines de milliers de déplacés dans les écoles, les bâtiments publics et diverses infrastructures à travers le pays, dans un contexte déjà marqué par de fortes tensions et alimenté par ce type de discours, ainsi que les craintes d’infiltration d’éléments armés parmi eux, exercent une pression croissante sur les communautés d’accueil.
Faute d’anticipation et de fermeté de la part de l’État, cette situation pourrait progressivement se transformer en une véritable bombe sociale à retardement.
Les inquiétudes récemment exprimées au sujet du campement de déplacés installé sur le front de mer de Beyrouth illustrent les craintes liées à une éventuelle instrumentalisation de la rue à des fins politiques. Ces préoccupations prennent une dimension particulière alors que les déclarations du secrétaire général du Hezbollah, Naïm Kassem, laissent entrevoir une volonté croissante de faire pression sur le gouvernement et les institutions par le biais de la mobilisation populaire.
Restaurer l’autorité de l’État
Face à ces défis, le gouvernement doit démontrer sa capacité à empêcher toute instrumentalisation politique des déplacés et à préserver une paix civile aujourd’hui plus fragile que jamais.
Cette fermeté est également indispensable sur le plan diplomatique. À l’heure où le Liban mène des négociations avec Israël sous l’égide et avec le soutien des États-Unis, qui encouragent les autorités libanaises dans cette démarche, sa crédibilité dépend directement de sa capacité à faire respecter ses propres décisions à l’intérieur des zones censées être entièrement placées sous son contrôle.
Les hésitations observées ces derniers mois dans le processus de désarmement figurent parmi les principaux sujets de discussion avec Washington, notamment à la suite des déclarations officielles faisant état de l’achèvement de premières phases de mise en œuvre dans le cadre des mécanismes de supervision existants.
Même si la communauté internationale, et en particulier les États-Unis, est consciente que le désarmement au Sud-Liban demeure difficile à mettre en œuvre dans l’immédiat, l’État libanais doit, à tout le moins, démontrer sa capacité à exercer pleinement son autorité dans les régions qui ne sont pas directement soumises à l’influence militaire ou politique du Hezbollah.
La condition indispensable au soutien international
Le Liban ne pourra progresser dans les négociations en cours que s’il convainc ses partenaires de sa volonté réelle et de sa capacité effective à restaurer l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire national.
L’occasion la plus rapide et la plus accessible pour y parvenir consiste à démontrer que la sécurité intérieure relève pleinement de ses institutions légitimes — l’armée, les Forces de sécurité intérieure et l’ensemble des services de sécurité de l’État.
Le château de Beaufort, qui fut si souvent le symbole des conflits du Liban, devrait désormais devenir celui d’une prise de conscience nationale : aucun redressement durable ne sera possible tant que l’État ne sera pas l’unique détenteur légitime de l’autorité et du monopole de la force sur son territoire.




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