Washington et Téhéran semblent sur le point de franchir une étape décisive. Selon des sources citées par Reuters et le Financial Times, les deux parties seraient parvenues à un protocole d'accord prévoyant une prolongation de soixante jours du cessez-le-feu en vigueur depuis le 8 avril, ouvrant la voie à des négociations sur le programme nucléaire iranien et à la réouverture du détroit d'Ormuz.
Le président américain Donald Trump n'aurait pas encore apposé sa signature sur le document. Depuis le déclenchement de la guerre le 28 février, les pays du Golfe – frappés de plein fouet par les missiles et drones iraniens, dont les économies ont été ébranlées et la sécurité remise en question – suivent ces tractations avec une attention particulière. Pour eux, un accord ne saurait être une simple affaire bilatérale entre Washington et Téhéran.
Un soulagement réel, mais incomplet
Après trois mois de conflit, les États du Conseil de coopération du Golfe (CCG) accueillent la perspective d'un cessez-le-feu prolongé avec un soulagement sincère. Le Centre d'études stratégiques et internationales (CSIS) décrit une région «traumatisée» par les frappes iraniennes. Le think tank rapporte des scènes d'anxiété et parfois de panique au sein de la population qatarie, pourtant protégée par un appareil gouvernemental résilient.
Au-delà du bilan humain, les enjeux économiques sont existentiels: le Qatar a été contraint, pour la première fois de son histoire, de suspendre sa production de gaz naturel liquéfié après que des frappes iraniennes ont détruit environ 20% de la capacité de Ras Laffan, la plus grande installation GNL au monde.
Les vulnérabilités ne s'arrêtent pas là. Selon le Stimson Center, les Émirats arabes unis ont subi plus de deux mille missiles et drones iraniens – davantage qu'Israël lui-même – touchant aussi bien des infrastructures militaires que des sites civils emblématiques comme le Burj Al Arab, fermé depuis dix-huit mois. Bahreïn et le Koweït ont également été durement touchés. Face à ces réalités, Riyad, Abou Dhabi et Doha auraient fait pression sur l'administration Trump pour qu'elle privilégie la voie diplomatique, redoutant qu'une reprise des hostilités ne soit catastrophique.
Une trépidation profonde vis-à-vis de Téhéran
Le soulagement ne dissipe pas l'inquiétude. Le CSIS souligne que l'accord envisagé laisserait en place un régime iranien durci qui se présente comme victorieux, et qui conserve l'essentiel de ses capacités balistiques et en drones. Un officiel qatari cité dans l'analyse résume le sentiment général : «Cela pourrait nous laisser en otage des Iraniens». La question du détroit d'Ormuz cristallise cette angoisse. L'Iran continue de réclamer un droit de percevoir des frais sur les navires en transit – qualifiés de «frais de services de navigation» depuis lundi selon l'AFP –, une prétention que Washington rejette catégoriquement. Le secrétaire au Trésor Scott Bessent a été clair : la libre navigation doit être rétablie telle qu'elle existait avant le conflit, et aucune sanction ne sera levée tant que ces conditions ne seront pas satisfaites.
Pour le Qatar, Bahreïn et le Koweït, dont toutes les exportations et importations transitent par le détroit, cette incertitude est particulièrement paralysante. Quant aux Émirats, ils ont tiré les conclusions de leur exposition maximale: sortie de l'OPEP, demande d'une ligne de swap en dollars auprès du Trésor américain, déploiement de batteries israéliennes Iron Dome sur leur sol, fermeture de leur ambassade à Téhéran. Ces décisions ne sont pas de simples réactions, note l'Atlantic Council, mais l'esquisse d'un nouvel ordre régional dont Abou Dhabi entend définir les contours.
Des intérêts divergents au sein du CCG
L'une des failles majeures du processus de négociation, soulignée avec insistance par l'Atlantic Council, est l'exclusion des États du Golfe des pourparlers. Lors des discussions d'Islamabad en avril, les six pays du CCG n'étaient ni représentés ni formellement consultés, alors même que leurs infrastructures subissaient des frappes répétées. L'asymétrie est brutale: Washington risque un embarras diplomatique en cas d'échec, les capitales du Golfe risquent des missiles.
Cette exclusion est d'autant plus problématique que le Golfe n'est pas un bloc uniforme. L'Arabie saoudite a maintenu ses canaux ouverts avec Téhéran tout au long du conflit et participe à une médiation quadrilatérale avec l'Égypte, la Turquie et le Pakistan. Elle souhaite un règlement global qui neutralise les proxys iraniens et stabilise le détroit, sans pour autant déstabiliser l'Iran au point de provoquer un effondrement incompatible avec les exigences de Vision 2030.
Oman, de son côté, n'a jamais condamné les frappes iraniennes et continue de jouer un rôle de canal discret entre Téhéran et Washington, au point que Trump a menacé de «faire sauter» le sultanat pour son rôle dans les discussions sur la gestion du détroit.
Le Qatar, lui, navigue dans une double exposition périlleuse: il accueille le commandement central américain à la base d'Al-Udeid tout en maintenant des liens fonctionnels avec Téhéran, ce qui fait de la désescalade une nécessité opérationnelle.
Vers un «nouveau normal» imposé
Faute d'une inclusion dans les négociations, les États du Golfe s'emploient à gérer ce que le CSIS appelle le «nouveau normal». Cela passe par un renforcement des défenses nationales – les Émirats ont signé un accord de défense avec la France, le Qatar un mémorandum avec le Canada – par un approfondissement de la coopération intra-CCG en matière de renseignement et de sécurité maritime, et par une diversification des partenariats stratégiques vers l'Europe et l'Asie de l'Est.
Mais la priorité reste de réintégrer l'Iran dans un cadre régional. L'Atlantic Council juge indispensable que tout accord sur le détroit d'Ormuz associe formellement les États du Golfe à son suivi et à son application, au risque sinon de reproduire les erreurs du JCPOA de 2015, accord dont Téhéran s'était affranchi sans que ses voisins disposent du moindre recours.




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