Quand des Libano-Américains jouent contre le Liban
©Ici Beyrouth

Il y a une chose plus grave que d'avoir des ennemis déclarés : avoir des compatriotes qui, depuis Washington, sabotent discrètement les efforts officiels de leur propre pays.

L'American Task Force on Lebanon (ATFL) se présente comme un pont entre la diaspora libano-américaine et les décideurs de Washington. Mais ce que révèle une enquête du Washington Reporter publiée le 23 mai 2026 pose une question simple et dérangeante : au service de qui travaille vraiment cette organisation ?

Un homme, un choix, des conséquences

Ed Gabriel n'est pas un inconnu. Président de l'ATFL depuis des années, il s'est construit une réputation d'intermédiaire entre les communautés libano-américaines et les couloirs du pouvoir à Washington. Sauf qu'en novembre 2024, à quarante-huit heures des élections américaines, il a décidé de franchir une ligne. Il a publié un éditorial dans The Hill appelant à voter pour Kamala Harris, attaquant Donald Trump et défendant le bilan de l'administration Biden sur le Liban. Un bilan que beaucoup de Libanais, sur le terrain, vivaient alors comme un abandon.

Ce n'était pas un écart. C'était le résultat d'une série de prises de position : lettres collectives de personnalités libano-américaines en faveur de Harris, rencontres organisées avec l'envoyé Biden Amos Hochstein dans les États pivots comme le Michigan. Gabriel avait choisi son camp, clairement et publiquement.

On peut respecter ce choix. C'est son droit le plus strict en tant que citoyen américain. Ce qu'on peut moins accepter, c'est de continuer à se présenter comme le défenseur des intérêts du Liban après l'avoir fait.

Une organisation qui s'est elle-même neutralisée 

Aujourd'hui, avec une administration Trump installée à la Maison-Blanche, l'ATFL tente d'influencer la politique américaine sur le Liban. Elle tente d'interférer dans le processus officiel de négociations que conduit l'État libanais avec l'État d'Israël, court-circuitant ainsi les canaux diplomatiques légitimes. Intention louable, peut-être. Mais les sources républicaines citées par le Washington Reporter sont sans ambiguïté : les demandes de l'organisation sont considérées comme mortes à l'arrivée. Un sénateur le dit franchement. Quelqu'un qui a milité activement pour Kamala Harris n'a tout simplement pas de crédibilité pour formuler des recommandations à l'administration Trump.

Ce n'est pas une question de rancune politique. C'est une réalité mécanique : quand on choisit un camp de façon aussi visible, on perd la capacité d'être entendu par l'autre. Et au moment précis où le Liban a le plus besoin d'alliés efficaces à Washington, l'ATFL s'est rendue inaudible.

Pendant ce temps, Beyrouth négocie

Le gouvernement libanais, lui, mène des discussions officielles avec l'administration américaine. Sur le retrait israélien, sur la reconstruction, sur les réformes que les bailleurs de fonds internationaux continuent d'exiger. C'est un processus fragile, qui repose sur une diplomatie patiente, méthodique, crédible des deux côtés.

Dans ce cadre, une organisation qui s'est positionnée ouvertement contre l'administration en place ne complique pas seulement sa propre tâche. Elle complique celle de l'État libanais. Elle donne des arguments à ceux qui veulent ralentir le processus. Elle brouille un message qui demande à être unifié. Elle introduit du bruit là où il faudrait de la clarté.

Ce que personne ne dit vraiment

Il y a quelque chose de profondément frustrant dans cette histoire. Pas parce que des Libano-Américains s'engagent dans la politique américaine. C'est normal, c'est leur pays aussi. Mais parce qu'ils le font au détriment des intérêts concrets du Liban, sans en assumer les conséquences, et en continuant à se draper dans l'étiquette de défenseurs de la cause libanaise.

Le Liban a besoin à Washington de gens capables de travailler avec n'importe quelle administration, républicaine ou démocrate, sans avoir brûlé leurs ponts pour des calculs qui n'ont rien à voir avec Beyrouth. Des gens dont la crédibilité ne dépend pas du résultat d'une élection américaine.

Ce dont le Liban n'a pas besoin, c'est de représentants autoproclamés qui sacrifient son efficacité diplomatique sur l'autel de leurs préférences partisanes.

S'engager pour un candidat américain est un droit. Continuer à parler au nom du Liban après l'avoir fait comme si de rien n'était, c'est autre chose. Et prétendre servir son pays tout en lui compliquant la tâche depuis l'étranger, ça a un nom. Ce n'est pas du patriotisme.

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