Au-delà des noms visés par les sanctions américaines, c’est surtout la nature des cibles qui retient l’attention. Aux côtés de l’ambassadeur iranien à Beyrouth, Mohammad Reza Chibani et des six personnalités et cadres du Hezbollah et du mouvement Amal, figurent désormais et pour la première fois, des responsables en fonction au sein des appareils sécuritaires de l’État libanais sur la liste noire de Washington.
Et «ce n’est que le début», pour reprendre les termes du département d’État américain. Une affirmation que semblent corroborer des informations relayées, vendredi, par plusieurs médias arabes et libanais, citant des sources politiques. Selon ces mêmes sources, des sanctions supplémentaires pourraient viser des responsables sécuritaires et administratifs de l’État, accusés d’avoir facilité le travail de l’unité 900 du Hezbollah.
Toujours selon ces médias, les États-Unis examineraient également plusieurs dossiers liés au Conseil du Sud, qu’ils soupçonnent d’avoir contribué au versement de salaires au profit du Hezbollah. Washington étudierait en outre des éléments concernant le rôle de cette institution dans la construction d’infrastructures militaires pour le Hezbollah dans le sud du Liban et dans la Békaa-Ouest. Une enquête serait également en cours au sujet de l’utilisation de certaines infrastructures de l’Université libanaise par l’unité 900 du Hezbollah.
Pour en revenir à l’annonce principale faite jeudi par le département du Trésor américain, il convient de rappeler que celui-ci a imposé des sanctions à neuf personnalités libanaises accusées de soutenir le maintien de l’influence du Hezbollah au sein des institutions et de faire obstacle à son désarmement. Qui sont les personnes concernées, que recouvrent concrètement ces sanctions et quelles pourraient en être les conséquences directes et indirectes pour le Liban ?
Les principaux concernés
Les sanctions visent quatre figures de premier plan du Hezbollah, à commencer par l’ancien ministre Mohammad Fneich, président du Conseil exécutif de la formation. Sont également concernés les députés Hassan Fadlallah, Ibrahim Moussaoui et Hussein Hajj Hassan. À cette liste s’ajoutent deux responsables sécuritaires du mouvement Amal, Ahmad Baalbaki et Ali Safaoui, ainsi que l’ambassadeur iranien au Liban, Mohammad Reza Chibani.
Sur le plan des institutions libanaises, deux responsables en fonction sont également ciblés. Il s’agit du général Khattar Nassereddine, chef du département de la sécurité nationale à la Sûreté générale et du colonel Samer Hamadé, responsable du renseignement militaire dans la banlieue sud de Beyrouth.
Selon Bureau du contrôle des avoirs étrangers (Office of Foreign Assets Control-Ofac), chargé de l’application des sanctions, ces personnalités auraient contribué à maintenir l’influence du Hezbollah au sein des institutions de l’État et à entraver la mise en œuvre du processus de désarmement réclamé par Washington.
À ces allégations, l’armée libanaise n’a pas tardé à réagir, annonçant, dans un communiqué publié vendredi, ne pas avoir été officiellement informée des accusations américaines «par les canaux de communication ordinaire». Elle a, en outre, réaffirmé que ses militaires agissent avec professionnalisme et que leur loyauté est exclusivement vouée à l’institution militaire et au Liban.
Un changement de cible
Depuis plus de vingt ans, les États-Unis sanctionnent régulièrement des cadres, financiers, entreprises ou réseaux associés au Hezbollah. Plus récemment encore, Washington avait visé plusieurs mécanismes de financement du parti, accusés d’avoir généré plus de 100 millions de dollars depuis 2020.
Aujourd’hui, la nouvelle décision se distingue par sa portée politique.
Certes, ce n’est pas la première fois que des parlementaires du Hezbollah sont visés. En 2019, les députés Mohammad Raad et Amin Cherri avaient déjà été sanctionnés. La mesure avait alors été présentée par Washington comme une première historique contre des élus en exercice de la milice pro-iranienne.
Cette fois, le glissement est d’une autre nature, puisque les sanctions touchent désormais des responsables appartenant à des institutions officielles de l’État libanais. Les autorités américaines accusent le général Khattar Nassereddine et le colonel Samer Hamadé d’avoir fourni des informations sensibles au Hezbollah et d’avoir utilisé leurs fonctions au sein des appareils sécuritaires au bénéfice de la formation chiite.
«Pour Washington, la question du Hezbollah ne relève donc plus uniquement de l’existence d’une organisation armée parallèle à l’État, mais également de son influence présumée à l’intérieur même des structures officielles», lance-t-on de source judiciaire, dans un entretien accordé à Ici Beyrouth sous couvert d’anonymat. Le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, a, d’ailleurs, affirmé que certains responsables avaient «infiltré» les institutions libanaises et contribuaient à empêcher un règlement durable.
Que signifient concrètement ces sanctions?
«Les sanctions de l’OFAC ne constituent pas des condamnations judiciaires. Elles relèvent du droit financier américain et visent à isoler les personnes concernées du système économique international», explique-t-on de source judiciaire susmentionnée.
Concrètement, tous les avoirs détenus aux États-Unis ou sous contrôle de personnes ou d’entités américaines sont gelés. Les citoyens américains ainsi que les entreprises américaines se voient interdire toute transaction avec les personnes sanctionnées. «Dans la pratique, l’effet dépasse largement les frontières américaines, dans le sens où la plupart des banques internationales, soucieuses de préserver leur accès au dollar et au marché américain, évitent tout contact avec les individus visés», poursuit-on de même source.
Pour les députés du Hezbollah ou les responsables du mouvement Amal, l’impact économique direct pourrait être, selon la source citée plus haut, limité si leurs activités financières sont déjà largement déconnectées du système bancaire occidental. «En revanche, les sanctions compliquent considérablement les déplacements, les transactions internationales, les partenariats commerciaux et toute relation avec des institutions financières étrangères», indique-t-on.
L’effet est également politique. Toujours selon la source judiciaire, Washington cherche à accroître le coût de toute coopération avec le Hezbollah au sein de l’administration libanaise. Le département d’État a d’ailleurs averti que ces mesures ne constituaient qu’un début et que toute personne continuant à protéger ou soutenir la milice pourrait à son tour être visée.
Quel impact pour l’État libanais?
L’inclusion de deux officiers en fonction place aujourd’hui les autorités libanaises dans une position délicate.
Les États-Unis demeurent le principal soutien étranger de l’armée libanaise. Depuis des années, Washington fournit équipements, formations et assistance logistique à l’institution militaire, qui constitue l’un des piliers de la coopération bilatérale.
Les accusations portées contre un officier du renseignement militaire et un haut responsable de la Sûreté générale risquent donc d’alimenter les interrogations récurrentes, au sein du Congrès américain, sur le degré de pénétration du Hezbollah dans certaines structures de l’État.
Rien n’indique pour l’instant que l’aide américaine à l’armée soit remise en cause. Toutefois, Beyrouth pourrait être amené à ouvrir des enquêtes internes ou à prendre des mesures administratives afin de préserver la crédibilité de ses institutions auprès de la communauté internationale et surtout des États-Unis et d’Israël qui attendent… jusqu’à quand ?




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