Depuis le début de l'année 2026, Cuba traverse ce que plusieurs observateurs qualifient de confrontation la plus grave avec Washington depuis la crise des missiles de 1962. En décembre, les États-Unis ont intercepté des pétroliers chargés de brut vénézuélien à destination de l'île, avant de signer le 29 janvier 2026 un décret autorisant des sanctions supplémentaires contre tout pays fournissant du pétrole à Cuba. La réponse a été immédiate dans le quotidien des Cubains: Air France a suspendu ses vols Paris-La Havane à partir du 29 mars, officiellement en raison d'une pénurie de carburant aviation sur l'île, tandis que des pannes de courant massives ont plongé une nouvelle fois La Havane dans l'obscurité.
Il serait tentant de voir dans ces événements l'explication de la misère cubaine. Ce serait oublier que l'économie cubaine s'est contractée d'environ 5% en 2025, accumulant un recul de 15% depuis 2020 – bien avant que Washington ne resserre l'étau. La crise actuelle est réelle, mais elle n'est que l'aggravation d'un effondrement dont les racines sont bien plus anciennes et bien plus internes.
Un recul économique sans précédent
Le PIB par habitant cubain, estimé à environ 80% supérieur à la moyenne de ses pairs latino-américains en 1955, se situe aujourd'hui en dessous de cette moyenne régionale. La trajectoire est aussi spectaculaire que la chute est profonde. La production sucrière, autrefois pilier de l'économie, s'est effondrée, passant de plus de 8 millions de tonnes en 1989 à environ 200.000 tonnes en 2025. Le tourisme, censé remplacer cette rente perdue, ne compense plus: les arrivées touristiques jusqu'en avril 2025 étaient en recul de 72% par rapport à l'année précédente, avec un taux d'occupation hôtelière de seulement 24,1%. Les pannes de courant généralisées, la déliquescence des infrastructures et l'insécurité croissante ont rendu l'île peu attractive même pour ses visiteurs traditionnels.
L'insécurité alimentaire est omniprésente: 70% des Cubains ont sauté des repas faute de ressources, et seulement 15% parviennent à maintenir trois repas quotidiens de manière régulière. Ces réalités ne sont pas le produit d'un embargo extérieur, mais le reflet d'un système économique qui a systématiquement détruit les conditions de la production.
La planification étatique contre la prospérité
L'économiste Carmelo Mesa-Lago, l'une des références académiques sur l'économie cubaine, attribue l'effondrement du pays à ce qu'il qualifie d'«échec du modèle économique inefficace de planification centralisée, d'entreprises d'État et de collectivisation agricole, que ses dirigeants ont maintenu malgré l'échec de ces modèles à l'échelle mondiale». Le Cuba Capacity Building Project de l'université de Columbia le confirme: enracinée dans la planification centralisée, l'économie cubaine souffre de défaillances structurelles profondes – marchés sous-développés ou inexistants, prix déconnectés des coûts réels, absence de concurrence entre entreprises d'État et contraintes budgétaires laxistes dans le secteur public.
Le système décourage les exportations à travers des monopoles d'État et une déconnexion entre prix intérieurs et prix d'exportation. L'absence d'un marché de change transparent empêche les producteurs de répondre efficacement à la demande internationale. Les réformes partielles introduites depuis Raúl Castro n'ont jamais franchi le seuil de la rupture: trop de restrictions, trop de taxes, trop de méfiance envers toute initiative privée. Tout au long des années 2010, des réformes ont été proposées, puis abandonnées. L'économie cubaine fonctionne ainsi en «mode urgence permanent», prenant des décisions de confinement plutôt que de développement.
L'embargo: un alibi trop commode
L'argument de l'embargo américain est le plus systématiquement mobilisé par La Havane pour expliquer sa misère. Il mérite d'être sérieusement nuancé. Le Cato Institute, qui s'est lui-même prononcé en faveur de la levée de l'embargo pour des raisons de politique étrangère, est catégorique sur le fond: entre 1959 et 1989, l'embargo n'était responsable que d'une «partie dérisoire (moins d'un dixième)» des pertes de revenus imputables à la révolution cubaine. En 1989, avant même l'effondrement soviétique, Cuba produisait deux fois moins que ce que sa trajectoire d'avant 1959 aurait permis d'anticiper, alors même que les subventions soviétiques soutenaient artificiellement l'économie dans les années 1980.
L'argument de l'embargo achoppe également sur une évidence géographique: Cuba commerce librement avec le Canada, l'Union européenne, la Chine et d'autres partenaires commerciaux. Si l'interdiction d'accès au marché américain constitue un désavantage réel, elle n'explique ni l'incapacité à nourrir sa population, ni l'effondrement de la production agricole, ni les pannes d'électricité chroniques. L'embargo fournit à la direction cubaine une excuse commode pour masquer ses propres échecs politiques. La pression américaine aggrave une situation déjà catastrophique, mais elle n'en est pas la cause première.
Cuba fait face à la pire crise depuis au moins le début de la révolution. L'inflation officielle s'établissait à 14% en 2025, mais selon des estimations privées, elle aurait pu atteindre 70%. Le régime lui-même a reconnu une contraction économique continue, sans offrir d'horizon réformateur crédible. Ce que Cuba traverse est la conséquence logique et documentée d'un modèle qui a préféré la pérennité du pouvoir et les délires marxistes à la prospérité de ses citoyens.




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